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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Soeur Aimé de Chartres : J'ai soigné Jean Moulin en 1940.

Si les Allemands – ils sont capables de tout – me faisaient dire des choses contraires à l’honneur, vous savez déjà que ce n’est pas vrai.
Jean Moulin. Lettre à sa mère et à sa soeur, le 15 juin 1940.

Sœur Aimé de Chartres (84 ans)

Les Ondes Buissonnières.

Grenier de l’Histoire. Musée de Lèves. 8 février 1994.

A Chartres, j’ai été enseignante au Cours Saint-Paul. C’est un établissement d’enseignement ménager et technique.

J’avais 30 ans à l’époque. J’étais au Cours Saint-Paul depuis 4 ans. Chargée spécialement des cours par correspondance, car nous avions des élèves sur place et nous avions 8 à 900 élèves par correspondance.

J’étais aussi chargée des cours de sténo-dactylo, de coupe/couture, d’hygiène, de puériculture, de législation…

Plus tard, j’ai pris la direction de l’Ecole de Cadres.

Vous étiez-là quand Jean Moulin a été martyrisé ?

Oui, j’ai soigné Jean Moulin à cette époque-là.

Il avait été hospitalisé à l’hôpital de Chartres.

J’ai rencontré Jean Moulin bien avant ces heures dramatiques. Il avait demandé à ma communauté de prendre en charge les services sociaux de la ville. Elle était presque entièrement évacuée.

Toute la population, prise de panique, était partie.

Tout ce qui était commerces, administrations, services sociaux étaient fermés, alors Jean Moulin demande par l’intermédiaire de Monseigneur Lejards à notre communauté de prendre les services sociaux de la ville.

Il y avait l’hôpital, qui avait été évacué, mais il restait des femmes à la maternité, il y avait le dispensaire de la rue Percheronne, qui normalement était tenu par les sœurs de Saint-Vincent, elles avaient évacué, c’était fermé, et puis beaucoup d’appels se pressaient de tous côtés, des malades avaient été abandonnés dans la crypte de la cathédrale, et d’autres vieillards avaient été abandonnés par leurs familles dans les caves. Quand on passait dans la rue, on entendait des appels au secours.

Alors, Jean Moulin vient nous demander de prendre ces services sociaux.

Nous étions peu nombreuses au départ, mais après, le recrutement s’est fait parce que toutes les sœurs qui étaient dans la région parisienne, dans les hôpitaux et dans les services d’enseignement, faisaient halte à Chartres. Qui est la maison mère pour demander des directions pour la suite. Et alors, on les retenait pour nous aider. Si bien que nous avons eu une action assez importante à l’époque.

Jean Moulin….

Comment vous expliquez ça ???

Jean Moulin a été torturé par les Allemands.   Parce que ceux-ci avaient trouvé dans une localité assez proche de Chartres à La Taye [Saint Georges-sur-Eure]. On avait trouvé dans un local des cadavres de femmes et d’enfants.

La ferme de La Taye à Saint-Georges-sur-Eure (cf article en bas de page)

Et c’était des victimes des bombardements. Mais pour l’armée allemande, qui voulait flétrir l’armée française en déroute, on voulait qu’il signe un protocole disant que ces femmes et ces enfants avaient été violés et torturés par les soldats français. En particulier les Sénégalais.

Jean Moulin, à juste titre, dit « Mais il n’y a pas de preuves, ce n’est pas possible, je ne peux pas signer ce document infamant pour notre armée, ce n’est pas possible, je ne signerai pas. »

Et il a résisté pendant 7 heures.

C’est le 17 juin, vers six heures sept heures le soir, il prenait son repas à ce moment-là. Deux soldats allemands sont venus le chercher pour une petite explication, lui dit-on.

Et ensuite, ils l’ont pris et l’ont emmené mis dans un endroit où l’attendent d’autres officiers allemands, et là on le met devant le document et on l’oblige à signer. Il a résisté tout le temps malgré les coups qu’il recevait de ses bourreaux.

Au bout d’un certain temps, voyant sa résistance, il disait toujours « Je n’ai pas les preuves ! » alors on lui a répondu, mais les preuves, on va vous les fournir.

On l’emmène à La Taye. Et effectivement, il voit dans un local, une dizaine de cadavres mutilés.

Il avait déjà été martyrisé avant d’aller à La Taye. Alors en arrivant à La Taye, il dit encore : « Mais c’est à l’évidence des victimes d’un bombardement. Rien ne prouve que c’est l’armée française qui a fait ça ».

Alors, on a continué à le frapper là et il a été projeté violemment sur ces tas de cadavres en décomposition.

On l’a enfermé à clef pendant un temps indéterminé (il n’a pas su le dire).

On l’a fait sortir vers minuit, minuit et demi. On le ramène à Chartres et il est enfermé dans le local qui était la conciergerie de l’hôpital (Depuis, on a mis une plaque commémorative sur le bâtiment).

Il a été enfermé là avec un soldat sénégalais qui était prisonnier. Il passe une partie de la nuit là. Tout de suite il se dit, il souffrait évidemment, il avait été très martyrisé, il s’est dit, je ne pourrai pas résister plus longtemps, c’est ou signer ou mourir.

Sa décision est prise.

Il prend un tesson de bouteille ou de vitre, et s’ouvre la gorge. Puis il attend la mort. Il s’imagine… le sang coule mais la vie ne disparait pas.

Et c’est le matin qu’on l’a trouvé baignant dans son sang. D’ailleurs quand il a entendu les soldats qui arrivaient, il s’est levé pour les recevoir debout !

Alors, effrayés de voir leur prisonnier dans cet état-là… Ils font appel à un médecin allemand qui donne les premiers soins et on le transporte à l’hôpital. C’était tout proche l’hôpital, puisqu’il n’y avait que la cour à traverser. Là, il est soigné par le docteur Foubert.

Jean Moulin en préfet. Chartres 1940.

On l’installe dans une chambre de malade. Et c’est une sœur de Saint-Vincent – il y en avait deux restées à l’hôpital – qui le prend en charge. Mais très vite, les soldats allemands viennent le chercher, l’obligent de se lever et l’emmènent à la Kommandantur. Parce que, dans la nuit, la Kommandantur était installée à l’Hôtel de France. On l’emmène à la Kommandantur pour rencontrer les officiers.

D’ailleurs les soldats allemands avaient pris l’initiative de ce document à faire signer, et Jean Moulin qui a attendu pas mal de temps avant d’être introduit près de l’officier, a entendu une conversation très orageuse à son sujet entre les soldats qui l’avaient martyrisé et l’officier qui prenait son service…

Et c’est seulement au bout d’une vingtaine de minutes que l’officier allemand sort, avec des marques de politesse et de déférence, et lui dit : « On va vous reconduire à la préfecture, vous pouvez faire appel au médecin allemand ». On l’emmène donc à son bureau qui était à la préfecture.

Les employés de la préfecture - qui étaient des employés bénévoles parce que tous les employés étaient partis et on en avait recruté d’autres – les employés épouvantés partent, le laissent tout seul.

Il se réfugie dans le logement du concierge. Logement qui était de plain pied avec la rue. Qui était tout proche de la rue Colin d’Harleville. Et c’est là qu’on l’a trouvé deux, trois heures plus tard.

Il retourne à la préfecture vers 8 heures le matin, selon mes calculs, et à dix heures, Mgr Lejards vient me chercher au dispensaire – parce que j’avais été chargée, moi, du dispensaire de la rue Percheronne – il savait qu’il pouvait compter sur moi, j’étais la plus proche. Il vient me chercher et me dit que le préfet est arrivé, m’explique en quelques mots ce qui lui est arrivé, et me dit on va voir ce qu’on peut faire pour lui.

On le trouve étendu sur un lit de camp. Il avait repris des vêtements civils, il n’avait plus ses vêtements ensanglantés qui étaient son costume de préfet. Il avait pris des vêtements civils. Il avait la tête enveloppée d’une serviette éponge. Cachant partiellement le visage. On sent qu’il souffre atrocement.

En nous apercevant, il fait un effort pour se redresser, et puis nous dit quelque chose d’une voix rauque dont je ne me souviens pas, d’ailleurs je n’ai pas compris, il avait tellement de difficultés pour parler.

Alors Mgr Lejards lui dit « Monsieur le préfet, ne vous fatiguez pas, je viens simplement vous demander si vous acceptez le service de Sœur Aimée pour le temps dont vous aurez besoin d’elle pour vous soigner et pour vous aider dans… »

Alors, il fait un signe affirmatif.

Sur une petite table, je m’aperçois qu’il y a une petite cuillère et une boîte de lait concentré sucré. Je me dis tout de suite : c’est de la nourriture, c’est ce qu’il a pris ce matin seulement comme nourriture, et je me propose donc de demander à ma communauté de confectionner des crèmes, des flans, pour qu’il puisse se nourrir.

Je ne le soignais pas directement, il faisait ses pansements lui-même, il n’a jamais voulu que je lui donne les soins. Mon contact avec lui a été surtout celui de lui apporter de la nourriture et qu’il sente que quelqu’un s’intéressait à lui parce qu’immédiatement il était prisonnier.

 Jean Moulin était mobilisé sur place. Affecté spécial. Un fonctionnaire qui était mobilisé dans ses fonctions, il était donc prisonnier.

Jean Moulin était un homme extraordinaire. Déjà dans le souci qu’il portait à ses administrés. Il s’est occupé de tout. De la nourriture, de tout ce qui était nécessaire, c’était surtout le souci de ses administrés qu’il avait. C’était, par ailleurs, un homme très courtois. Très agréable.

Jean Moulin a été marié. Il est resté très peu de temps marié. Je crois que mariage et divorce – vous retrouvez cela dans le livre de Laure Moulin – ça s’est passé dans l’espace de 1 an/18 mois.

Il a épousé une jeune fille de la Savoie qui a profité de cette liberté qu’elle avait par rapport à sa propre famille pour demander à aller au conservatoire. Elle avait une très belle voix. Elle est restée pratiquement à Paris. Elle ne revenait plus. Il était à ce moment-là préfet en Savoie.

Il est allé la chercher plusieurs fois à Paris, et puis un jour, par lettre recommandée, il l’a priée de rejoindre le foyer, et comme elle n’est pas revenue, il a demandé le divorce.

Je sais cela par les écrits de sa sœur. Nous n’avons jamais parlé de ça avec Jean Moulin.

Je suis allée visiter Jean Moulin pendant 8 à 10 jours pour lui porter la nourriture qui était confectionnée dans ma communauté. Et puis, pour faire ce qu’il voulait bien me laisser faire, c’est-à-dire les rangements. Mais il était très délicat et il disait « Mais non mais non mais non, je ferai ça moi-même, je vous en prie ! »

Quelques fois j’ai insisté en lui disant : « Monsieur le préfet, votre gorge me préoccupe beaucoup, voulez-vous me permettre... » « Non non non, c’est peu de choses je fais ça moi-même ».

Je lui disais : « Il faudrait voir un médecin ! »

Il m’a dit « Ces Messieurs (cad les Allemands) se proposent de m’emmener à Paris pour consulter un spécialiste… Ne vous tourmentez pas ! »

Dès les premiers jours, dès qu’il a été à la préfecture, dans ce logement du concierge, il y avait une sentinelle en permanence à la porte, de nuit et de jour. Si bien que chaque fois que je suis allée voir Jean Moulin, il était seul, affreusement seul.

J’ai eu l’occasion de rencontrer un Monsieur qui habite Tours et qui avait onze ans à l’époque. Il venait le voir. Mais je ne l’ai jamais rencontré. Il a raconté plus tard que Jean Moulin le gâtait beaucoup, Jean Moulin ouvrait des boîtes de compotes de fruits pour lui, et lui mangeait les crèmes que je lui apportais.

Je n’ai jamais rencontré personne auprès de lui. Il était surveillé.

Vous savez à l’époque on sentait déjà la suggestion qui allait nous être imposée par la presse française. Comme famille, à l’époque, Jean Moulin n’avait plus que sa mère et sa sœur. Qui ignoraient ce qui était arrivé. Il n’avait aucuns moyens de communiquer à l’époque. Nous-mêmes nous ne savions pas où en était l’avance allemande.

Je suis restée une dizaine de jours car, à la suite, le personnel de la préfecture est rentré, et pour se faire pardonner leur abandon, ils entouraient beaucoup Jean Moulin.

Alors je me suis retirée…

Peu de temps après, un bombardement se produit dont l’objectif semble bien être la préfecture. Cela se produit vers 5 heures le matin. Je me dispose à aller tout de suite voir ce qui s’était passé, car de chez nous, on voyait très bien la direction du bombardement.

Il n’y avait personne dans les rues, il faisait à peine clair, et j’aperçois Jean Moulin qui était dans la cour de la préfecture, il examinait les débris de la toiture qui étaient répandus sur le sol. Alors je me suis toujours demandé pourquoi ce bombardement sur la préfecture de Chartres ???

Ça ne pouvait pas être les Alliés…

Il y a un mystère qui plane.

Moi, je me suis demandée qui s’en prend encore à la vie de Jean Moulin. Il y avait d’ailleurs qu’une ou deux bombes qui sont tombées, c’est tout.

Personne n’en a jamais parlé dans l’histoire de Chartres.

Quand ça s’est passé, la population n’était pas encore revenue.

L’Occupation de Chartres, c’était le 17 juin.

Je suis restée en contact avec Jean Moulin  jusque vers le 25/28 juin . Mettons que ce bombardement, c’était les premiers jours d’août.

Jean Moulin a été nommé en janvier/février 1939 préfet d’Eure-et-Loir jusqu’en novembre 1940.

Jean Moulin. Acte de naissance.

……………………………

Je l’avais rencontré tout-à-fait fortuitement, Jean Moulin...

Quelques jours avant l’occupation par les Allemands, Jean Moulin transportait du pain, parce qu’il avait dû s’occuper de ça aussi, de trouver des boulangers, car il n’y en avait plus, tout était fermé… Alors il est allé trouver un colonel, il y avait un régiment qui était dans les environs de Chartres, il a dit : « vous ne pourriez pas me fournir un ou deux boulangers, on n’a plus de pain. »

On avait utilisé tous les pains bis qui étaient restés dans les casernes. Il n’y avait plus rien et il y avait 800 personnes à nourrir. Alors, il a trouvé un boulanger et c’est lui qui transportait le pain de la boulangerie vers les centres d’accueil. Tout ça se passait face à la cathédrale.

J’arrive par là avec un chargement de viandes, quand on part, ça paraît léger, mais au bout d’un certain temps, on n’en peut plus !

Et puis il y avait autre chose : dans Chartres, il y avait énormément d’animaux abandonnés, ils étaient attirés par les victuailles que je transportais. C’était pas drôle ! D’une part suivie par les chiens et d’autre part, tenir ma charge.

J’aperçois un Monsieur, je crie : « Hé là-bas vous voulez m’attendre ? » Alors, il attend, il stoppe, il se rend bien compte de mon embarras, il prend ma charge, il la met sur sa petite voiture et puis nous cheminons ensemble tout à fait simplement.

En cours de route, on rencontre un individu – futur collaborateur – qui, lui, sait que c’est le préfet, moi je l’ignore toujours et qui dit « Ah vivement que les Allemands arrivent pour mettre de l’ordre dans cette pagaille ! »

Je ne sais pas si c’était un Chartrain. Avant l’arrivée des Allemands, comme partout, il y a eu ce qu’on appelait la Cinquième Colonne qui était faite d’espions, d’opportunistes, de futurs collaborateurs, et c’en était un celui-là, naturellement.

Jean Moulin me dit avec autorité, cela m’a un petit peu surprise, mais de là à penser que c’était le préfet, il m’a dit : « Méfiez-vous de cet homme-là ! » Je pense qu’il avait déjà eu des ennuis à cause de lui les jours précédents.

On arrive au centre. Il coupe le pain et je mets ma viande dessus. On a distribué tout ça. On s’est quittés comme ça sans toujours que je sache.

En arrivant à ma communauté, Mgr Lejards qui le connaissait très bien me dit « Vous avez vu le préfet ??? » « Oh non ! » Il dit « il paraît qu’il a distribué du pain… » « Ah c’était le préfet, je me disais après qu’est-ce que j’ai pu lui raconter ?? »

C’est vous dire sa simplicité et aussi son souci des autres. Il était partout. Il était très humain. Un grand patriote. Un homme profondément humain. Et alors ce qu’il y avait de merveilleux à l’époque : on collaborait quelques soient nos opinions religieuses ou politiques… De tous bords, on collaborait.

Avant de quitter Chartres, il a voulu me voir.

Il est parti en novembre et m’a fait demander. Je l’ai trouvé à son bureau où il mettait de l’ordre dans ses papiers. Il m’a dit tout simplement « Je n’ai pas voulu partir sans vous revoir… Je veux vous remercier. Je ne vous oublierai pas, ni vous ni votre communauté. »

D’ailleurs, dans son livre, il rend un hommage extraordinaire à ma communauté. « Nous sommes abandonnés de partout, mais Chartres, c’est les sœurs de Saint-Paul et en ces heures tragiques comme aux plus belles heures de leur histoire. »

Jean Moulin. Registre Matricule. Classe 1919.

…………………..

On ne sait pas exactement comment Jean Moulin est mort, au fond, on ne sait pas.

On a interprété à partir du moment où il a quitté le Fort Montluc de Lyon, qu’il a été transporté dans la région parisienne dans la villa qu’occupait Barbie, on ne sait plus rien.

Il a dû être torturé encore. Puisque les Allemands ont dit vouloir l’emmener en Allemagne pour le soigner. Et il serait mort dans le train ( ?) Son acte de décès a été fait à Metz, je pense.

De Barbie, j’ai dit c’est un monstre cet homme-là ! Justice n’a pas été faite, lui, il est mort dans son lit.

Et Jean Moulin…

J’ai eu des réactions très très violentes…

Les cendres de Jean Moulin au Panthéon – qui portent un certain numéro – on dit que ce sont les cendres de Jean Moulin, mais ce ne sont pas les cendres de Jean Moulin.

Personne n’y croit d’ailleurs.

C’est l’hommage qui a été rendu à sa personne, à son souvenir.

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