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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Louis Jouvet, né le 24 décembre 1887 à Crozon. Sa guerre de 1914.

Infirmier de 1914 à 1917, Louis Jouvet ne cessa d'écrire à Jacques Copeau, son "bon patron", depuis l'enfer des tranchées. Extraits. 

 

A quoi songeait le docteur Knock derrière son monocle? On le saura, un peu, en découvrant les lettres que le soldat Jouvet expédie du front à Jacques Copeau qu'il nomme «mon bon patron». Celui qui est son aîné, et un des cofondateurs de la NRF, lui répond: «Mon petit, mon grand, mon cher vieux.» 

Ensemble, ils rêvent alors au projet du théâtre du Vieux-Colombier dont Jouvet se voit comme «un petit rouage», le machiniste, le régisseur. Ils s'envoient même des fleurs séchées, mais la vie les éloignera. C'est au coeur de la guerre que leur «communion absolue» - les mots sont de Copeau - est la plus forte.

En 1914, Louis Jouvet a 27 ans. Engagé comme infirmier, promu pharmacien auxiliaire, il fera la bataille de la Somme. Malade, épuisé, il sera évacué et affecté en février 1917 à l'infirmerie régimentaire du 1er groupe d'aviation de l'aérodrome de Saint-Cyr. En octobre, il partira rejoindre Copeau aux Etats-Unis.

La formidable édition de leur Correspondance, qui s'achève avec la mort de Copeau en 1949, témoigne de leur commune dévotion au théâtre, de leur solidarité, et de leurs différends parfois virulents. Les pages parmi les plus émouvantes sont celles où l'on côtoie le soldat Jouvet au plus sombre des nuits et des jours. Il chasse les rats, traque les poux et les puces.

 

Frigorifié au point de se faire «l'effet d'avoir la matière cérébrale en gelée de veau», il manie «les thermomètres, les urinaux, les bassins, le coton, les pinces, l'eau bouillie - et la teinture d'iode», mais ne rêve que pendillons, lanternes, maquettes, commedia dell'arte. Il écrit même le scénario d'une farce intitulée «le Malade, la Maladie et le Médecin»...

Ses lettres sont autant de scènes pleines de verve: le courage de Jouvet aime à prendre le masque de l'humour, y compris quand il sent que rôde tout près de lui cet «imprévu qui m'enverrait voir derrière le panorama des étoiles, dans les cantines éternelles».

Extraits
9 décembre 1915

« Mon patron une carte pour vous dire que je ne peux pas vous écrire en ce moment, car nous "pérégrinons" et nous "pataugeons" - il n'y a rien de nouveau dans notre existence. Ce petit mot commencé ce matin, fini ce soir après pluie, vent, boue, boue... et tout le cortège habituel. Tout ce que vous me dites m'épanouit, me sustente, me contente et me calme et m'encourage [...].
L.J.
Nouvelle adresse : Ambulance 1/120. Secteur 101.»

9 juillet 1916

« Mon bon patron... [...] Nous ne mangeons que d'une dent, nous ne dormons que d'un oeil, nous ne nous asseyons que d'une fesse... Malgré tout, j'arrive encore à penser à "nos" affaires - et je crois que je ne pense pas trop mal ! Ça recommence encore ce soir - et les convois de blessés, les convois de munitions et les convois de prisonniers nous serrent le coeur chacun à leur manière [...].

Il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais, des spahis à côté de moi - ils font une cuisine bizarre - ils chantent des mélopées étranges - ils sont toujours joyeux - ils jouent toute la journée au loto - et, comme ils n'ont pas de pions, ils marquent avec des pincées de terre qu'ils prennent à même autour d'eux !

Il y a des prisonniers qui "mendient" le pain, qui ramassent les croûtes de pain jetées, qui mendient de l'eau. Il y a la foule des soldats autour d'eux avec les psychologies habituelles que vous devinez, depuis le sentimental jusqu'au surboche - ce sont tous des hommes des petits hommes - comme nous sommes tous plus ou moins quand nous ne sommes que "nous", nous tout seuls... tout simplement.

Et j'absorbe tout cela, je regarde, j'écoute, je vois, je m'imbibe comme une éponge de toute cette quotidienneté, de cette banalité, de cette vie quotidienne - vue à la loupe - vue au stéréoscope - et je n'aurai qu'à me pressurer, vous n'aurez qu'à me presser un peu du doigt pour en extraire ce que vous voudrez dans la joie - dans le comique - dans la satire - dans la haine même - la vraie haine - la haine en soi - mais hors de soi - ou dans la tristesse - dans la douleur - dans la tristesse quotidienne, banale - dans la tristesse qui va du grave au doux à l'aigu et au déchirant - depuis la tristesse qui asphyxie - qui vous asphyxie - jusqu'à celle qui vous foudroie.

Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur - comme je prie pour vous.

Votre L. Jouvet »

©Gallimard

Louis Jouvet, bio express

L'acteur Louis Jouvet (1887-1951) connut les tranchées de 1914 à 1917. Il fut par la suite directeur de la Comédie des Champs-Elysées et de l'Athénée, professeur au Conservatoire d'Art dramatique. Il créa notamment "Knock", de Jules Romains, en 1923, et "Siegfried", de Jean Giraudoux, en 1928.

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