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Chez Jeannette Fleurs

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Shoah. Que savaient les dirigeants de Vichy ?

Légende photo : le 19 décembre 1942, Laval est reçu dans un des blockhaus du Führer en Prusse-Orientale. De gauche à droite : Joachim von Ribbentrop (de dos), Paul Schmidt (interprète de Hitler), Pierre Laval, Hitler, le compte Cianno (gendre du Duce) et le maréchal Göring. © BPK, Berlin, Dist RMN-Grand Palais - image BPK

PAR LAURENT JOLY dans mensuel 902
daté février 2022 - 1005 mots 

L'État français a eu très tôt connaissance du sort funeste qui attendait les Juifs. Et la question de les sauver ne semble pas s'être posée, loin de là...

En juin-juillet 1942, les dirigeants du régime de Vichy, le chef du gouvernement, Pierre Laval, et son homme de confiance placé à la tête de la police française, René Bousquet, ont fait un choix lourd de conséquences : celui d'accepter de livrer à l'occupant, qui réclame soudainement la déportation de 40 000 Juifs en âge de travailler, le maximum de Juifs apatrides (ex-Polonais, Russes, Allemands, etc.) ainsi que leurs enfants, le plus souvent français. Cette politique, ils l'assument pleinement, sur le moment, au nom de l'antisémitisme d'État et du réalisme politique. Leur calcul est le suivant : l'Allemagne nazie va remporter la guerre et dominer durablement l'Europe ; la France a tout à gagner à donner des gages de bonne volonté en matière antisémite et à se débarrasser des Juifs étrangers, considérés comme plus particulièrement « indésirables ».

« La permanence d'un si grand nombre de Juifs apatrides qui se livrent au marché noir et à la propagande gaulliste et communiste constituait pour nous une cause de troubles à laquelle il fallait mettre fin », écrit Laval à l'attention de son ambassadeur aux États-Unis le 9 août 1942. En privé, il confie à son proche collaborateur Paul Morand : « L'alignement du problème juif français sur le problème juif allemand [...] ne nous coûte rien et n'a pour nous que des avantages. Le sol seul compte... »

De même, le chef de la police de Vichy, René Bousquet, expédie le président de la Fédération des amicales des engagés volontaires étrangers, le général Goudouneix, venu plaider auprès de lui la cause de ses soldats juifs, sacrifiés par Vichy : « La France ne s'en portera pas plus mal [...], nous nous rendons parfaitement compte de ce que nous faisons. L'avenir démontrera que nous avions raison. » Puis à la « popote » du gouvernement à Vichy, peu après la grande rafle en zone libre du 26 août 1942 : « Je ne les poursuis [les Juifs] que comme antigouvernementaux. Je les sonne dur pour qu'ils comprennent. J'en ai liquidé 13 000 et continuerai jusqu'à ce qu'ils se calment », plastronne le jeune ministre.

Après la guerre, au moment de leurs procès, Laval comme Bousquet tenteront de faire croire que leur politique répondait aux nécessités du « moindre mal », qu'ils n'ont livré les Juifs étrangers que pour sauver les Français, etc. Si ce type d'explication mensongère nourrit, depuis la Libération, toute une littérature pseudo-historique, les chercheurs ne lui accordent aucun crédit.

 

Face à l'évidence, le choix du déni

La question de ce que savaient les dirigeants de Vichy demeure cependant posée, d'autant que, pendant longtemps, les protestations d'innocence formulées par Pierre Laval en 1945 (« J'ai essayé de savoir, en les interrogeant, où les Allemands dirigeaient les convois de Juifs, et leur réponse était invariable : "En Pologne, où nous voulons créer un État juif" [...]. Ce serait me faire l'injure la plus cruelle et la plus imméritée que de penser que je pouvais appliquer cette politique de force et de destruction contre des hommes qui n'avaient, en venant au monde, eu à choisir ni leur race, ni leur religion ») ont abusé la plupart de ses biographes.

À Vichy, dès juillet 1942, circulent les rumeurs les plus alarmantes sur le sort de Juifs déportés. Ils « seront envoyés en Pologne avec des vivres pour dix-sept jours, cinquante par wagon plombé, sans eau. Les Allemands verront, à l'arrivée, ce qui reste de vivant », note, dans son journal, le directeur du cabinet civil du maréchal Pétain, André Lavagne, à la date du 23 juillet. « Quant aux Juifs il n'en reste presque plus. On dit à Vichy couramment qu'ils ont été gazés dans leurs baraquements », note Paul Morand en octobre 1942 dans Journal de guerre. Si la question de l'extermination des Juifs, avec ses chambres à gaz et ses fours crématoires, est ignorée, tant cela est inimaginable, il n'y a, dès l'été 1942, aucun doute permis, dans les hautes sphères du pouvoir, sur le sort fatal qui attend les Juifs déportés. En témoigne cette lettre lucide et forte adressée par le Consistoire central israélite à Pierre Laval la veille de la rafle du 26 août 1942 : « Le Consistoire central ne peut avoir aucun doute sur le sort final qui attend les déportés, après qu'ils auront subi un affreux martyre [...]. Il a été établi par des informations précises et concordantes que plusieurs centaines de milliers d'Israélites ont été massacrés en Europe orientale. »

Dans ces conditions, le chef du gouvernement a fait le choix de verrouiller sa conscience et d'opposer, à tous les témoignages et indices relatifs à l'extermination des Juifs qui pourraient lui être rapportés, le démenti le plus net, le déni le plus total. Le 19 août 1942, le rabbin Kaplan réussit ainsi à rencontrer un religieux proche de la famille Laval : théologien réputé, maître général de l'ordre Dominicain, le père Gillet a marié la fille du président en 1935. Kaplan lui transmet des informations issues de la presse internationale faisant état d'un anéantissement planifié des Juifs à l'est. Le prélat, troublé, accepte d'intervenir auprès de Pierre Laval. De cette entrevue, il repart plus que bredouille : retourné par l'habile politicien, qui ne jette pas un regard sur la documentation apportée, abandonnée dans un coin. À tous les religieux et humanitaires qu'il reçoit, Laval tient le même discours, concerté avec les chefs de la police SS : le but des Allemands est de créer une colonie juive en Pologne... « Je lui parlais de massacres, il me répondait jardinage ! » déplore le pasteur Boegner en 1945.

René Bousquet s'enferme dans la même logique de déni et de camouflage de la vérité. En octobre 1942, il refuse ainsi d'autoriser le départ aux États-Unis de 1 000 enfants juifs que des organisations caritatives proposent d'accueillir, rien n'indiquant, selon lui, que leurs parents sont décédés : « Nous prenons fait et cause pour l'union des familles [...]. Nous ne voulons pas que des enfants traversent l'Atlantique et laissent leurs parents en Pologne » ! Ainsi, face à l'évidence, Laval et Bousquet ont fait le choix du déni, sur fond de collaboration aveugle, de toute-puissance et de cynisme.

 

 

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