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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte pour le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.200 articles.

Le Bal Nègre, une débauche de vie pour oublier 14-18...

Au XXe siècle, la capitale aura été le théâtre de grands moments de réjouissance, véritables marqueurs de leur époque, que nous vous invitons à revivre tout au long de cette semaine de fêtes. Pour ouvrir le bal, direction Montparnasse et le cœur des années folles, avec l’incontournable rendez-vous des surréalistes et des noctambules férus de fox-trot et de charleston.

 

Des jours et des nuits de fête ininterrompue, d’étourdissement, d’ivresse et de jouissances toujours recommencées. Il fallait bien, au lendemain de la Grande Guerre, une telle débauche de vie pour ensevelir une si effroyable boucherie. L’insouciance et la danse, l’existence à toute vitesse, le grand feu d’artifice artistique, toute cette éblouissante lumière des Années folles, avec son grand vacarme de jazz, ne visèrent d’abord qu’à rejeter 14-18 dans l’ombre et le silence, l’oubli.

Or, pour faire la fête, il faut des lieux. Cafés, salles de bal ou cabarets, la capitale française n’a jamais manqué d’établissements où danser, boire et s’amuser. Au début des années 20, le jazz les investit et change du tout au tout leur atmosphère. Son arrivée en France a été des plus romanesques. En 1917, un régiment avait été recruté à Harlem pour rejoindre le front. Mais une fois débarqués à Brest, ces « Harlem Hellfighters » s’étaient trouvés livrés à eux-mêmes : à la réflexion, l’état-major américain se demandait s’il était bien raisonnable d’envoyer des Noirs tirer sur des Blancs, fussent-ils allemands ! En attendant que ce haut problème moral soit tranché, le musicien James Reese Europe (1880-1919) organisa sa troupe en orchestre et livra, à Nantes, le tout premier concert de jazz donné sur le sol européen. Bien vite, cette musique fut jugée si dynamique et novatrice que les soldats-musiciens furent envoyés en tournée. Ils découvrirent alors que les préjugés raciaux ne paraissaient pas aussi virulents dans ces contrées que chez eux, et beaucoup décidèrent de s’y établir à la fin du conflit.

 

James Reese Europe pouvait être fier. S’il n’avait pas envahi la Rhénanie, il s’était bien emparé d’un pays : « On a conquis la France en jouant la musique qui nous appartient », s’enorgueillissait-il. Le musicien ne devait pas connaître les « rugissantes années 20 ». Il mourut un soir de 1919, la gorge tranchée par le batteur de son groupe. Mais d’autres Afro-Américains, une fois démobilisés, se chargèrent de familiariser les Parisiens avec le jazz. À Montmartre, à Pigalle, les cabarets se remplissent d’orchestres et les danseurs s’en donnent à cœur joie, enchaînant les pas de charleston, one-step et fox-trot. Comparée aux États-Unis, la France, ou du moins sa capitale, a d’indéniables séductions : la loi n’interdit pas aux Blancs et aux Noirs de se trouver dans un même endroit et d’y faire ce qui leur plaît du moment qu’ils ne troublent pas l’ordre public. Le vin et le champagne coulent à flots. Enfin, les Parisiens se montrent plutôt curieux des mœurs américaines. Durant les années 20, les reines de la nuit seront des Afro-Américaines, Florence Emery Jones et Ada « Bricktop » Smith. Dans sa boîte du Music Box, cette dernière reçoit l’écrivain Scott Fitzgerald et son épouse Zelda, son confrère Ernest Hemingway, la danseuse Isadora Duncan ou la duchesse de Windsor. Bientôt, on les trouvera aussi au Bal Blomet.

Artistes « négrophiles »

Situé au 33 de la rue Blomet, non loin de Montparnasse, ce « bal colonial » ne fut dans les premiers temps qu’un modeste lieu de réunion pour les Antillais de Paris, dont certains attendaient parfois que le candidat à la députation Jean Rézard des Wouves ait terminé ses discours pour danser, boire du punch et passer du bon temps. À partir de 1924, d’anciens soldats afro-américains se joignent à eux et l’orchestre de jazz s’étoffe. Peu à peu, un vrai lieu de fête s’établit, débarrassé de tout lien avec la politique. Ces soirées étaient d’abord organisées par des Noirs pour des Noirs. Mais elles suscitent vite l’intérêt d’intellectuels épris d’« art nègre » comme l’écrivain, ethnologue et critique d’art Michel Leiris. Car l’engouement pour les productions « nègres » (terme qui englobe les spécificités antillaises, africaines et afro-américaines dans un vaste fourre-tout racial), pour ambigu qu’il soit, n’en est pas moins général au début du siècle. La « négrophilie » influence aussi bien les artistes fauves ou cubistes que le compositeur Francis Poulenc (Rapsodie nègre, 1917) et l’écrivain Blaise Cendrars (Anthologie nègre, 1921), elle pousse les surréalistes à collectionner masques et fétiches et le public à se presser au Théâtre des Champs-Élysées pour assister à la « danse sauvage » de Joséphine Baker dans la Revue Nègre.

Puisque le « Nègre » est partout, il lui faut aussi son bal. Robert Desnos va s’en charger. Pour la revue Comoedia, le poète, qui vit à quelques mètres du Bal Blomet, décrit l’endroit comme « un véritable bal nègre où tout est nègre ». Bientôt, le Bal, renommé Nègre, attire Joséphine Baker, les peintres Francis Picabia et Joan Miró, le photographe surréaliste Man Ray, la meneuse de revue Mistinguett et bien d’autres. Artistes, classes aisées ou moyennes s’y mêlent joyeusement. Le miracle du jazz, aussi illusoire soit-il, est là : le temps d’une danse, il n’existe plus de barrière sociale ou « raciale », le corps vit et exulte en toute liberté. Pareille concentration d’énergies – le jazz en pleine invention d’un côté, les artistes en train de fomenter à chaque instant de nouvelles révolutions esthétiques de l’autre, et pour les lier, le rapport de fascination et d’attirance érotique que Blancs et Noirs ritualisent chaque soir dans la danse –, à quoi il faut encore ajouter l’intense désir de vie qui gonfle depuis la fin de la guerre, ne peut mener qu’à une immense orgie finale, au printemps de 1929. Pour bien clore la décennie folle, elle sera dédiée au couple Ubu inventé par Alfred Jarry en 1896. L’organisatrice de cette débauche est Madeleine Anspach, dite Mado, « belle grande fille […] infiniment destructive, dangereuse et attirante comme un abîme », comme la décrira Youki, l’épouse du peintre Foujita.

Triste voyeurisme

« Habiller les gens, c’est bien… Les déshabiller est mieux ! C’est ce que pensèrent madame et monsieur Ubu en conviant à des ébats sans discipline leurs amis des lettres et des arts. La fête eut lieu une nuit – mais une nuit entière – dans la salle du Bal Nègre de la rue Blomet. Cette nuit-là est entrée vivante dans l’histoire. » Ainsi le journaliste Henri Broca vante-t-il après coup la soirée dans le numéro du 15 mars 1929 de la revue Paris Montparnasse. La chanteuse Damia, l’écrivain André Salmon, les peintres Jean Dufy ou Foujita (« en belle racoleuse », précise Broca) sont de la partie, mais la foule est telle que la rue n’est plus praticable. En mère Ubu, Mado trône. Une coupure de courant et le vol de quarante kilos de viande froide n’y feront rien, la fiesta prend des dimensions extravagantes. Saumons, charcuteries, volailles, fruits et pâtisseries surgissent de partout tandis que le champagne se boit à la bouteille. Kiki de Montparnasse, le modèle privilégié des peintres, fait jaillir ses seins opulents et danse des heures durant au rythme du cancan. Dans Plaisirs forcés à perpétuité, l’aigre Odette Pannetier (1904-1964), autrice plus habituée aux recettes de cuisine, détaillera ces nombreuses femmes qui se dévêtent entièrement, ces hommes qui font tomber le pantalon et les mains qui « palpent des décolletés, des hanches, des bras, mais au hasard et sans arrière-pensées ». On joue avec la nourriture, on rit, on danse, on se roule, on se vautre. À la fin de la nuit, une femme ivre et ne portant plus que ses bijoux, se prend pour la Salomé peinte par Gustave Moreau en 1876 et se contorsionne devant l’orchestre, composé de six jazzmen noirs. Bachique et débraillé, le bal Ubu aura sonné le glas des années 20.

 

 

Mais s’il s’est déroulé au Bal Nègre, il rassemblait surtout des Blancs. Lassés d’être observés pour leurs manières « primitives », les Antillais sont partis et ont cédé la place aux quelques Afro-Américains qui acceptent encore ce triste voyeurisme. Après le bal Ubu, la fête est finie. Les chrysanthèmes font leur retour avec le suicide de l’écrivain dadaïste Jacques Rigaut en novembre 1929, puis celui du peintre Pacsin en 1930. Enfin, celui de la mère Ubu d’un soir, Mado Anspach, en 1933. On peut bien s’étourdir et tâcher d’oublier le naufrage civilisationnel que la Grande Guerre a mis au jour, le vertige existentiel revient tôt ou tard et avec lui, la tentation de se brûler la cervelle. Mais si, pour cette génération sacrifiée, la fête ne put conjurer tout à fait l’ombre de la mort, Paris est loin d’avoir fini de s’amuser. Aujourd’hui, le Bal Nègre a retrouvé son premier nom de Bal Blomet et accueille un public qui n’a certes plus rien d’ubuesque mais qui aime toujours le jazz. Près de cent ans après le premier bal antillais, celui-ci y résonne encore – et avec quelle vitalité !

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