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Chez Jeannette Fleurs

Le blog culturel de Liliane Langellier

Les femmes et l'assassin. Patricia Tourancheau dans Télérama...

Parler de l’affaire Guy Georges du point de vue des femmes l’ayant vécue au plus près… C’est le parti pris inédit et très humain de Patricia Tourancheau qui a coréalisé “Les Femmes et l’assassin”, diffusé sur Netflix.

 

Il y a un peu plus de vingt ans, Guy Georges était condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour le viol et le meurtre de sept jeunes femmes dans les années 1990. Depuis, la retentissante « affaire du tueur de l’Est parisien » a été amplement racontée et analysée, en particulier par Patricia Tourancheau, journaliste à la rubrique police-justice de Libération pendant vingt-neuf ans et autrice d’un livre de référence sur le sujet  (1).

Avec la réalisatrice Mona Achache, elle a pourtant choisi d’y revenir, à nouveau, dans un documentaire, à travers le regard des femmes qui l’ont vécue de l’intérieur, cheffe de la brigade criminelle, mère d’une victime, avocates… Disponible sur Netflix, Les Femmes et l’assassin porte un éclairage fort et singulier sur une affaire emblématique, autant que sur le versant humain de la justice. Une certaine vision du récit d’affaire criminelle (true crime), que défend Patricia Tourancheau.

Pourquoi avez-vous souhaité revenir sur l’affaire Guy Georges ?
En réalité, l’idée ne vient pas de moi mais des productrices Angélique Sansonnetti et Élodie Polo Ackermann, avec laquelle j’avais déjà travaillé sur la série documentaire Grégory pour Netflix. Dès le départ, il n’était pas question de faire un true crime classique, mais de revisiter cette affaire avec un regard nouveau. Celui des femmes qui y ont été plongées s’est imposé progressivement.

L’angle a emballé Netflix : mettre les personnages au centre du récit fait partie de leurs exigences éditoriales. Et parce qu’il s’agit aussi de toucher un public international, il fallait souligner que cette histoire ne se passe pas n’importe où : on montre Paris, la nuit, les rues et les quartiers où Guy Georges chassait ses proies.

Comment avez-vous convaincu ces femmes de s’exprimer de nouveau ?
Je leur ai expliqué notre approche : un récit à travers leur intimité, leur point de vue. Bien sûr, pour Anne Gautier, c’est difficile de reparler, encore, de l’assassinat de sa fille, Hélène Frinking, en 1995. Depuis toutes ces années, j’entretiens avec elle un lien de confiance, je connais sa trajectoire personnelle : le chagrin qui l’a ravagée, la façon dont elle s’est mêlée de l’enquête, sa colère envers les institutions quand il y a eu deux victimes supplémentaires en 1997.

Elle a alors décidé de tout déballer aux médias afin de mettre en garde les jeunes Parisiennes. Puis, après l’arrestation de Guy Georges en mars 1998, est venue sa volonté de comprendre : comment ce garçon [né en 1962, ndlr], qui avait l’âge de ses enfants, est-il devenu un prédateur ? Il me semblait important de mettre en valeur ce parcours de mère tout à fait exceptionnel. Nous avons, en revanche, essuyé des refus de victimes rescapées. Je respecte tout à fait ce droit à l’oubli.

 

Vous couvrez des affaires criminelles depuis plus de trente ans. Que vous apporte cette approche documentaire ?
Elle me permet d’approfondir, comme mes livres. En 1999, j’avais déjà signé une série d’articles dans Libé en immersion à la Brigade criminelle  c’était la première fois qu’un journaliste obtenait une telle autorisation. À cette occasion, j’ai rencontré des enquêteurs phares de l’affaire Guy Georges. J’ai voulu comprendre ce qui n’avait pas fonctionné, au-delà du fait que son identification avait été retardée par l’inexistence, à l’époque, d’un fichier centralisé d’empreintes génétiques. On touchait là à un énorme tabou au sein de la police.

Avec Les Femmes et l’assassin, je continue de creuser. Par exemple, je savais qu’Anne Gautier et Guy Georges avaient entretenu une correspondance. J’avais eu accès à deux lettres photocopiées, qu’elle m’avait envoyées il y a quelques années. Mais elle ne voulait pas en parler publiquement par peur de choquer les autres familles de victimes. À l’occasion de ce tournage, elle me les a toutes léguées. Cela constitue un témoignage extraordinaire à la fois sur la relation tissée entre cette femme et l’assassin de sa fille, mais aussi sur la psychologie de Guy Georges, son intelligence, ses regrets, sa résignation : il sait qu’il ne sortira jamais.

L’engouement pour ces récits documentaires de faits divers n’entraîne-t-il pas une forme de ressassement inutile, en particulier sur l’affaire Grégory ?
Il y en a beaucoup trop, et j’ai conscience que le public peut arriver à une saturation. Cependant, je pense qu’on peut encore traiter ces affaires de manière digne, humaine, en apportant un regard singulier comme, à mon avis, nous l’avons fait dans Grégory, à travers des archives inédites et en préservant Christine et Jean-Marie Villemin. Hormis dans Télérama, la série documentaire a eu d’excellents retours ! Elle a permis à des jeunes de découvrir cette affaire emblématique de l’histoire criminelle française, de plonger dans l’époque et l’humanité de ces gens.

Que vous interdisez-vous ?
Le voyeurisme, le glauque, les reconstitutions avec des acteurs… Tout ce qu’on peut voir dans certaines émissions racoleuses, d’un premier degré absolu, qui jouent sur les bas instincts. Je me suis parfois fait avoir en acceptant de témoigner dans des programmes qui m’ont, après coup, insupportée. Quelle que soit l’affaire retracée, rien n’interdit de faire preuve de tact, de psychologie, de s’élever par rapport aux faits.

Dans Les Femmes et l’assassin, le témoignage de ces quatre femmes – si je ne compte pas le mien  constitue un premier prisme. C’est, par exemple, à travers leurs mots que l’on saisit l’atrocité des meurtres. Les scènes de crime, on ne les montre pas, ou seulement par le biais de dessins réalisés par les techniciens de l’identité judiciaire. On met des filtres. Nous souhaitions surtout montrer les victimes de Guy Georges, non pas comme lui les avait massacrées, mais vivantes, comme les jeunes femmes pleines d’énergie qu’elles étaient, passionnées par leur métier ou leurs études. Récupérer ces images [issues d’archives personnelles de proches, ndlr] n’a pas été simple, mais nous y tenions. Il est toujours possible de traiter une affaire criminelle sous l’angle humain.

(1) Guy Georges, la traque, éd. Fayard, 2010. Édition augmentée, 2021. 

 

 

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