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Chez Jeannette Fleurs

Le blog culturel de Liliane Langellier

Le Bal des Folles. La critique sur Télérama...

 

Pour son cinquième film de fiction, le plus maîtrisé et le meilleur, Mélanie Laurent adapte le roman historique de Victoria Mas sur le terrible sort de femmes “hystériques” aux mains du professeur Charcot. Une ode élégante à la libération des corps et des esprits.

Tels des coups de boutoir, le tocsin sonne. La caméra se rapproche par à-coups d’une jeune fille émue, de dos, à la nuque fière, au milieu de la foule d’un enterrement. Dans le plan suivant, au son, cette fois, d’un violoncelle anxiogène, c’est toujours cette nuque qui nous guide avec fluidité. Elle nous mène à travers un grand appartement bourgeois vers la salle à manger où il ne fait pas bon contrarier le chef de famille. « Je m’excuse, père » sera la première phrase prononcée du film. Dès ces magnifiques prémices, et avant même de faire réellement connaissance avec Eugénie, l’héroïne, la mise en scène de Mélanie Laurent installe son enjeu dramatique : il s’agira de féminité à faire taire, de nuque à faire plier, par tous les moyens. D’esprit à éteindre par la contrainte.

Les esprits, justement : la jeune et lumineuse Eugénie communique avec eux. Dans ce milieu si feutré et conventionnel du XIXe siècle, et même si son frère lui sourit avec complicité, elle détonne plus que de raison. Lors d’une promenade en calèche, elle comprend sa destination, décidée par son père : l’hôpital de La Salpêtrière, où exerce l’éminent professeur Charcot, pionnier de la psychiatrie, mais friand d’expériences sans scrupules et en public sur les « hystériques ». Voilà Eugénie (Lou de Laâge) enfermée entre les quatre murs d’un monde de femmes cobayes, aux mains de « la science » d’hommes qui fouillent leurs ventres, tordent leurs membres, craignent leur parole et leur mélancolie.

Une direction artistique classique et opulente

Peut-être trouvera-t-elle un soutien en Geneviève (Mélanie Laurent elle-même), l’infirmière de l’unité neurologique. Cette vieille fille, inconsolable depuis la mort de sa sœur, croit naïvement avoir trouvé sa place dans cet antre masculin. La rencontre de ces deux femmes, dans ce décor d’horreur mais de sororité, pourrait dessiner un nouvel arc de liberté, alors que se prépare le fameux bal des folles, sorte de parade annuelle de ses malades organisée par Charcot pour faire frémir la haute société.

 

Portée par de remarquables inspirations – le Camille Claudel de Bruno Nuytten, le Freaks de Tod Browning, ou encore les peintures de Toulouse-Lautrec et ses beaux corps de femmes contorsionnés –, Mélanie Laurent impressionne avec cette adaptation du roman à succès de Victoria Mas, son premier film d’époque en tant que réalisatrice. Elle assume une direction artistique classique et opulente, magnifiée par la lumière de Nicolas Karakatsanis et l’emploi, ambitieux, du 35 mm, sans empêcher sa mise en scène de vibrer d’admiration, à chaque plan, pour toutes ces vérités féminines considérées comme des maux à soigner. Depuis Respire (avec, déjà, deux héroïnes, et Lou de Laâge à ses débuts), son sens du cadre est devenu manifeste. Sa précision et son élégance traduit l’immobilisme amidonné de la bourgeoisie, ou accompagne le mouvement, le bruit, la fureur et la douceur du collectif féminin de La Salpêtrière : une véritable chorégraphie, proche des visages et de l’anatomie de ces « folles », et particulièrement, bien sûr, d’Eugénie et de son interprète absolument captivante.

Un emballant bal d’actrices

Eugénie, de profil, encore libre et fumant dans un café, avec les volutes de sa cigarette s’envolant à contre-jour. Puis la même, cheveux défaits, nue sous la toile de coton rêche, regard bleu Adjani rendu fixe par la sidération, dans son lit d’internée, ou dans cette baignoire de torture lors de séances d’hydrothérapie. Mélanie Laurent, elle, se filme défaisant patiemment, douloureusement, lien après lien, son corset, avant de s’allonger, libre et souple, un livre dans une main, un porte-cigarette dans l’autre.

Toutes les autres actrices brillent par leurs particularités, de l’émouvante Lomane De Dietrich à la piquante Lauréna Thellier (vue dans Ma loute, de Bruno Dumont) en passant par les toujours parfaites Martine Schambacher et Coralie Russier. Un emballant bal des actrices, avec aussi de talentueux messieurs (Benjamin VoisinCédric Kahn, Grégoire Bonnet) qui acceptent de jouer, plus ou moins, le mauvais rôle. Quant au bal final du titre, il baigne dans une atmosphère presque gothique, emplie d’éclats de vengeance et de libération des corps et des esprits, avant de montrer le sacrifice d’une « sœur » pour que l’autre puisse, enfin… respirer.

 

 

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