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Chez Jeannette Fleurs

Le blog culturel de Liliane Langellier

"Le bal des folles" : l'enfer des femmes jadis enfermées à la Salpêtrière...

La folie des hommes n’est pas comparable à celles des femmes : les hommes l’exercent sur les autres, les femmes sur elles-mêmes.
Victoria Mas

 

Au 19ème siècle, le "bal des folles" était une attraction très prisée, un rendez-vous mondain qui réunissait le Tout-Paris autour de femmes atteintes de démence, abandonnées ou simplement fragiles. L'actrice et réalisatrice française Mélanie Laurent adapte à l'écran le roman éponyme de Victoria Mas, et nous plonge dans l'antre du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot, où il faisait subir à ses patientes les pires traitements. 

Paris au 19ème siècle. La ville Lumière aime danser, s'enivrer, s'encanailler. Elle fourmille de centaines de bals. C'est le grand défouloir, la distraction majeure. Toutes les classes sociales se pressent à ces bals masqués ou travestis, qui charment les ouvriers, ravissent les bourgeois, affolent les aristocrates. Des étudiants y oublient leurs études et les militaires leur rigidité. Dans ces tourbillons endiablés, au rythme des polkas, valses et mazurkas, on traque la bonne aventure auprès des blanchisseuses, des "gigolettes" et autres courtisanes. Le "bal des folles", attire, lui, un public trié sur le volet. Il a lieu le Mardi gras, fin février. 

 

La démence et la raison

Dans Le Voleur, Georges Darien écrit de ce bal : "C'est le jour béni où toutes ces pauvres créatures, les vraies, cette fois, qu'un amour malheureux, le perte d'un être cher, des chagrins de famille, des revers de fortune ou d'autres causes incongrues ont fait échouer dans ce purgatoire dont la porte ne se rouvre guère".

De son côté, le journaliste Albert Wolff relate dans Le Figaro : "Le visiteur se demande si c'est la raison qui fait danser la folie, ou la démence qui reçoit la raison. Les intelligences se confondent avec les cerveaux vides. Le costume, qui est de rigueur, établit une triste égalité entre les folles et leurs gardiennes, et, au milieu de ces groupes de masques, on distingue la tenue sévère de la surveillante toute de noir habillée, qui se promène à travers ce beau bal, comme une mère en deuil qui pleure la raison absente de ses enfants".

Voulu et encouragé par le docteur Charcot, ce bal permet, le temps d'une soirée, une rencontre entre "malades" et "gens de la haute". Le neurologue est respectueux et animé d'une sincère compassion. Il ne veut pas un "zoo humain" où les nantis raillaient les pauvres malheureuses. Nulle exposition indécente, d'ailleurs, au bal des folles - il y avait aussi, à  même époque, un bal des enfants épileptiques.

 

Dans  Le Petit Parisien du 19 mars 1887,  un reporter remarque : " Rien de plus paisible, de plus calme, de plus doux, rien qui soit d'un aspect plus débonnaire et plus rassérénant que ce bal de folles : on se croirait dans une de ces fêtes familiales et bourgeoises, comme il s'en organise souvent par souscription entre voisins et amis, à l'occasion des Jours-Gras, dans certains milieux parisiens."

Près d'un siècle et demi plus tard, après les suffragettes, les mouvement de libération des femmes et #metoo, deux Françaises, une écrivaine et une cinéaste, proposent toutes deux une vision beaucoup moins idéalisées de ce "bal des folles". Une vision bouleversée et bouleversante, du sinistre sort réservé aux esprits féminins indépendants ou rebelles à l'ère du patriarcat triomphant.

"On pensait que l'hystérie était liée à leur sexe"

En 2019, Victoria Mas, fille de la chanteuse Jeanne Mas, signait son tout premier roman. Chaque page de son Bal des folles irradie une touchante compassion pour ces malheureuses enfermées à vie. En 2021, l'actrice et réalisatrice Mélanie Laurent adapte le texte de l'écrivaine dans un film diffusé à partir du 17 septembre, dont chaque instant laisse transparaître l'indignation d'une femme investie par son sujet, même si elle explique sur l'antenne de France Inter avoir eu "envie de faire un film non pas féministe, mais fait de portraits de femmes".

Le film nous fait suivre le parcours de la jeune Louise, une "aliénée" qui souffre de "crises d'hystérie" après avoir été victime d'un viol. Nous faisons aussi connaissance avec Eugénie, qui possède un don singulier, celui de communiquer avec les morts, et découvrons les méthodes  strictes de l’infirmière en chef, Geneviève, incarnée dans le film par la réalisatrice elle-même, Mélanie Laurent. 

 

Le livre de Victoria Mas s'appuie sur des faits bien réels. "En me rendant un jour à la Salpêtrière, nous confie l'autrice, j'ai été interpellée par les lieux et je me suis intéressée à l'histoire de cet hôpital que j'ignorais complètement. Concernant ce "bal des folles", j'ai pu trouver des écrits de l'époque, des coupures de journaux. Toutes les méthodes de traitement dont je parle dans mon roman, qu'il s'agisse des pressions sur les ovaires ou d'introduction de fer chaud dans le vagin, tout cela était pratiqué à l'époque. On ne savait pas trop comment soigner ces femmes et on pensait que l'hystérie était liée à leur sexe. Tout ce qui se passe en arrière-plan, au sein de l'hôpital, est véridique."

Bains glacés et flagellation

L'histoire du célèbre hôpital du 13ème arrondissement de Paris est riche de souffrances des femmes. Voulu par Marie de Médicis au 17ème siècle, l'établissement fut d'abord un lieu d'enfermement pour les mendiants. Sous Louis XIV, la Salpêtrière est avant tout un hospice - le plus grand du monde - où l'on enferme femmes et enfants, une prison qui ne dit pas son nom. Au coeur de Paris, c'est une petite ville de 33 hectares, un lieu de concentration où croupissent environ 10 000 femmes accusées de débauche, d'"hystérie" ou d'avoir pratiqué ou subi un avortement. Dans leurs cellules de moins de 2 mètres carrés, elles sont livrées à l'arbitraire de leurs bourreaux et gardiens.

 

Au micro de France Inter, Mélanie Laurent décrit le choc qu'elle a ressenti en découvrant cet univers dans le livre de Victoria Mas. Ce choc qui l'a menée à mettre en images Le bal des Folles : "Des femmes qui savent, qui pourraient faire avancer une société, qui pourraient l’emmener ailleurs, qui ont un accès au savoir détourné, et on les enferme. Je me suis rendu compte avec effroi que ces femmes finissaient brûlées ou folles ou internées."

Jusqu'à la Révolution, la Salpêtrière n'a aucune fonction médicale. Les malades parisiens sont alors envoyés à l'Hôtel-Dieu. Et puis les 3 et 4 septembre 1792, l'établissement est le théâtre de scènes sanglantes. Plusieurs centaines d'hommes armés pénètrent dans l'hospice, libèrent 186 femmes, mais en violent et massacrent une trentaine.

 

Aux 18ème et 19ème siècles, le lieu souffre d'une réputation effrayante. Un journaliste témoigne : "La force, la violence, la brutalité, la férocité même, y régnaient en souveraines. Les bains glacés, la flagellation, les privations absolues de nourriture étaient les moyens sans cesse employés contre les accès de la démence furieuse, moyens barbares et stupides qui, bien loin d'arrêter le mal, l'avivaient au contraire et le rendaient incurable."

 

Lors de l'arrivée du docteur Charcot à la Salpêtrière, les persécutions diminuent. 
En 1882, le neurologue crée une chaire de clinique des maladies du système nerveux.
Ses travaux rencontrent un succès mondial et l'homme devient une "star" de la médecine. 
Léon Daudet en brosse un portrait cinglant : "Je n'ai pas connu d'homme plus autoritaire ni qui fît peser sur son entourage un despotisme plus ombrageux ", mais Victoria Mas, elle, estime que "Charcot a permis de ramener un peu de lumière et de propreté à l'intérieur de l'hôpital, et d'apporter des conditions de soins un peu plus décentes. Auparavant, il n'y avait même pas l'idée de soigner".

 

Peu après la parution de son roman Le bal des folles, en 2019, Victoria Mas avouait qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'il soit aussi bien accueilli, à la fois par le public et la presse. La fluidité de son style au service d'une histoire méconnue et bouleversante y sont sans aucun doute pour beaucoup : "J'ai été profondément touchée par ces femmes dont j'ignorais l'existence. Je les ai aimées. Elles m'ont émues, touchées, explique-t-elle. Et après, une fois les personnages créés, je les ai portés avec beaucoup d'amour et beaucoup d'empathie et surtout sans jugement." 

Le 9 septembre 2021, quelques jours avant l'apparition de son film sur la plate-forme video Amazon PrimeMélanie Laurent confiait au micro de France Inter l'une des raisons qui l'a poussée à réaliser Le bal des folles :"Je crois beaucoup en la sororité, en la douceur que l'ont peut avoir entre femmes et le pouvoir que l'on peut avoir entre nous... Le film voulait aussi parler de cette prison, plutôt qu'un hôpital, où les femmes ont besoin de se protéger les unes et les autres. Cela me bouleverse."

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