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Chez Jeannette Fleurs

Le blog culturel de Liliane Langellier

La Samaritaine, une fusion entre Art nouveau et Art déco...

L'enseigne parisienne mythique, propriété de LVMH, a bénéficié d'une rénovation spectaculaire mêlant des styles contrastés. Elle rouvre ses portes le 23 juin après seize années de sommeil.

La grande verrière en surplomb de la monumentale peintures des paons.

©We Are Contents

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, Ernest Cognacq (1839-1928) n'a pas froid aux yeux et il voit loin. Le jeune Charentais, débarqué Paris à l'âge de 15 ans, vivote comme vendeur puis fondateur malchanceux d'une petite enseigne rue de Turbigo, avant d'avoir une idée de génie. Alors que La Belle Jardinière, grand magasin de confection, vient de s'installer quai de la Mégisserie et génère du passage, il vend à la sauvette des tissus sur le Pont-Neuf voisin. Sous le parapluie rouge qui abrite son étal de fortune, Ernest guigne un modeste local au coin des rues de la Monnaie et du Pont-Neuf, qu'il finit par sous-louer, et baptise La Samaritaine - du nom de la pompe aspirant l'eau de la Seine qu'Henri IV fit construire en 1608, et qui fut par la suite décorée d'une Samaritaine des Evangiles.  

Rue de la Monnaie, la façade extérieure décorée de panneaux en lave émaillée. 

©Matthieu Salvaing

 

 

Peu à peu, Cognacq achète des parcelles de bâtiments mitoyens à son échoppe et les fait méthodiquement démolir pour les reconvertir en surfaces de vente. Un petit empire qu'il gère de main de maître avec sa femme Marie-Louise Jaÿ, une ex-vendeuse du Bon Marché épousée en 1872. Leur commerce, florissant, va bientôt s'agrandir de façon spectaculaire. En 1910 est ainsi inauguré, dans la partie sud de l'îlot Seine, un édifice Art nouveau conçu par l'architecte Frantz Jourdain. Un chef-d'oeuvre du genre avec ses volumes imposants, sa structure métallique, sa grande verrière et ses ornementations travaillées. L'ensemble est unifié par des façades ornées de panneaux polychromes en lave émaillée. "Chasse", "Amazone", "Travail", "chemise" ou encore "chapeaux", les panneaux claquent tels des slogans publicitaires qui font de ce magasin hors norme un "palais de la tentation" ou une "cathédrale du commerce" comme le surnomment alors les Parisiens.  

 

Dans la foulée, Ernest Cognacq confie à Jourdain la conception d'une "Samaritaine de luxe" boulevard des Capucines. Livré en 1917, l'endroit abrite les collections d'art du XVIIIe siècle de l'entrepreneur (désormais conservées au musée Cognac-Jay, dans le Marais), tandis que le royaume du Pont-Neuf continue de prospérer. En 1928, la construction Art déco signée Henri Sauvage vient s'ajouter à la structure existante. Ernest Cognac, qui meurt la même année, n'en verra pas l'achèvement, mais le mythe de la "Samar" - reprise par Gabriel Cognacq, petit-neveu d'Ernest - est en marche. On y déniche les dernières nouveautés de la mode, on y assiste à des défilés et à des parades, on y dîne à la table du "Toupary", on s'y rend autant pour acheter que pour être vu.  

 

Le grand escalier et ses balustrades forgées par Edouard Schenck. ©Matthieu Salvaing

Acquis en 2001 par LVMH puis fermée quatre ans plus tard pour raisons de sécurité, l'établissement renaît aujourd'hui de ses cendres, au terme d'un ambitieux chantier de rénovation confié à l'agence japonaise Sanaa, qui a, en outre, conçu, côté rue de Rivoli, un nouvel édifice à la façade ondulante en verre, relié à l'immeuble d'origine par une passerelle. Architecte en chef des Monuments historiques, Jean-François Lagneau a veillé aux destinées du patrimoine Art nouveau et Art déco du site, remarquable par la transition qu'il offre entre ornements tout en courbes et lignes épurées propres à chacun des deux styles en regard.  

Repenser un tel témoignage représentait un défi majeur, notamment par les nombreux métiers d'art de l'époque qu'il sollicitait, et dont certains ne comptent de nos jours que de rares héritiers. Et puis quels éléments patrimoniaux en préserver quand on sait que l'aspect de la Samaritaine n'a cessé d'évoluer au fil des décennies ? "Nous avons choisi 1932 comme année de référence. A cette date, qui fut celle de l'apogée commercial de l'enseigne, les bâtiments Jourdain et Sauvage étaient achevés, et le premier avait déjà subi des transformations avec la construction de coursives et du 5e étage sous la verrière, ainsi que la simplification des décors extérieurs", explique notre gardien du temple.  

Détail de la fresque aux paons restaurée par l'entreprise Socra de Périgueux.

©Pierre-Olivier Deschamps/ Agence Vu pour La Samaritaine

 

 

Dans le bâtiment Jourdain ont ainsi été restaurés les corbeilles centrales ornées de porte-lustres dans le grand escalier et les 600 mètres linéaires de balustrade forgés par Edouard Schenck, ferronnier emblématique de l'époque ; tout comme les enseignes et les garde-corps Art déco façonnés, quelques années plus tard, par son collègue Raymond Subes dans l'édifice Sauvage. La monumentale peinture des paons épousant le pourtour de la verrière, a subi, quant à elle, un lifting en profondeur. Cette fresque magistrale attribuée à Francis Jourdain, fils de Frantz, retrouve aujourd'hui ses couleurs et sa splendeur d'antan. Comme souvent quand il s'agit de redonner vie à l'ancien, certains éléments ont été redécouverts en cours de chantier. Ainsi des lettres en céramique créées par le chantre de l'Art nouveau Alexandre Bigot, dont il subsistait de nombreux exemplaires côté rue Baillet, cachés derrière des bandeaux depuis longtemps, qui, soigneusement restaurés, s'offrent désormais au regard.  

 

Sous-face en céramique de l'escalier principal. ©P.-O. Deschamps/ Agence Vu pour La Samaritaine

Au fil de l'histoire, les fameuses laves émaillées de la façade extérieure n'ont quant à elles pas toujours eu la cote. Elles furent badigeonnées de blanc au cours des années 1930, parfois même démontées et perdues, pour cause de "guéguerre" entre tenants de l'Art nouveau et de l'Art déco, les seconds désireux de masquer les éléments propres au premier. Les voilà ressuscitées après une opération d'envergure : "Près de 42 mètres carrés de ces laves ont dû être reconstitués à partir des archives iconographiques du magasin, raconte Jean-François Lagneau. Des techniques pointues, comme l'analyse stratigraphique ou la colorisation pour traquer la vérité des images en noir et blanc, ont permis de leur redonner leur polychromie originelle". C'est Maria Da Costa, l'une des dernières émailleuses sur lave, qui s'est chargée de les refaire à l'identique. 

 

Si la lumière reste une composante majeure du projet de rénovation engagé par LVMH - qui en a confié les rênes à DFS, leader mondial de la vente de produits de luxe destinés aux voyageurs -, elle constituait déjà pour Ernest Cognacq l'une des priorités de son grand magasin. En ce début du XXe siècle, alors que l'éclairage électrique restait peu performant, Jourdain avait pour mission de "faire entrer et laisser passer la lumière de toutes parts". En plus de la verrière et des larges façades vitrées, il conçut 50 000 mètres carrés de planchers pavés de verre pour nimber de luminosité naturelle les niveaux les plus bas. Mais l'évolution rapide de l'électrification intérieure de l'immeuble rendit bientôt obsolète ces planchers translucides qui furent progressivement recouverts de divers revêtements. Dissimulés, ils n'en restaient pas moins dangereux par leur caractère inflammable. C'est d'ailleurs face au potentiel risque d'incendie que la Samaritaine a fermé ses portes en 2001.  

Restauration des garde-corps At nouveau chez AOF, en Dordogne. V. Vasilev pour La Samaritaine

Aujourd'hui, le sol d'origine et ses revêtements successifs ont disparu au profit de 2300 dalles réalisées par le verrier Emmanuel Barrois, posées au 5e étage sous la grande verrière. Elles restituent l'effet de profondeur généré par la création originelle de Frantz Jourdain. Vedette du site, la grande verrière rectangulaire, d'une emprise de 37 par 20 mètres, camouflée sous des résilles dans les années 1970 pour en atténuer la luminosité, avait vu le rythme et la couleur de ses petits bois modifiés, tandis que ses structures perdaient leurs couleurs d'origine. Elle a désormais retrouvé la disposition voulue par Jourdain et se trouve, en sus, couverte d'un verre électrochrome se teintant en fonction des rayons solaires. Comme pour rappeler qu'en ces lieux, vestiges du passé et innovation contemporaine se répondent dans un dialogue aussi saisissant que cohérent. 

"En restaurant un site, on ne cherche pas à le restituer tel qu'il était lors de son inauguration, mais à le conserver dans sa traversée du temps", conclut Jean-François Lagneau. Ici, c'est bien le meilleur de la "Samar" qui ressuscite sous nos yeux ébahis.  

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