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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

16 Juin. Qu'est-ce que le Bloomsday ?

Ce matin...

Pour célébrer le "Bloomsday"...

J'ai choisi un texte de Pierre Assouline...

Sur son blog : "La République des Livres".

Incroyable que la presse française ait laissé passé cela ! Vous ne croyiez tout de même pas que vous alliez y échapper avant la tombée de la nuit, non ? Donc, cette année comme chaque année depuis 1924, ceux qui ont des yeux pour lire sont priés de célébrer comme il se doit, généralement une chopine de Guinness à la main, mais pas nécessairement dans un pub (un bistro peut faire l’affaire) la journée du 16 juin 1904 au cours de laquelle Léopold Bloom, ci-devant personnage principal de Ulysses de James Joyce, son Juif errant, entreprit de traverser sa bonne ville de Dublin à pied. Tout ce qui lui advint en chemin (rencontres, intempéries, incidents de parcours, enterrements, lupanars, naissances, bruits divers, couleurs inespérées, digressions comme dans les livres, la vie quoi ! et la ville mode d’emploi) se trouve conté dans un des romans qui dominent le défunt XXe siècle par sa richesse langagière, l’inventivité de ses situations et, convenons-en, le génie de l’auteur.

Si Ulysses a choqué en son temps dès sa publication en 1922 à Paris en anglais par les soins de Sylvia Beach, autant par ses grossièretés, grossièretés, blasphèmes et allusions sexuelles que par sa capacité à tordre le cou à la langue et ses audaces syntaxiques, Louis Menand estime dans son article du New Yorker que ce n’est plus le cas. D’autant que le roman a accédé au statut de classique, voire à celui de « roman de langue anglaise qui a exercé le plus d’influence au XXème siècle » selon Ben Cosgrove du Daily Beast, lequel suggère que les Américains devraient également lever leur verre à la mémoire du juge John Woolsey qui a osé bravé les ligues de vertu et les lobbies en levant la censure qui pesait sur la diffusion de Ulysses aux Etats-Unis. C’est aussi ce qu’on appelle sacrifier à Bloomsday. Il ne s’agit pas que de boire à sa santé, ni même de refaire l’itinéraire son héros si l’on se trouve à Dublin. On peut lire ou relire ce que Joyce a longtemps appelé son « « work in pregross » » afin d’en souligner le douloureux enfantement, quand il n’évoquait pas avec nostalgie son «  »Errorland » » natale.

 

Avis aux parisiens : Bloomsday est bien évidemment célébré aujourd’hui par la librairie Shakespeare and Company avec une lecture marathon pendant sept heures de Ulysses en anglais, français, albanais, estonien…. Ils ont commencé à 11h et termineront à 18.00, heure du « OUI » qui en est le magistral et puissant excipit, alors dépêchez-vous ! Par ailleurs, porte Maillot, à côté du l’hôtel Méridien, vous trouverez un vrai pub irlandais The James Joyce Pub à la sciure d’époque. Au fond, une bibliothèque, des photos et ses livres, en français et en version originale. Idéal, ce pub ou un autre, irlandais de préférence. Lorsque vous pénétrerez dans cet endroit pas très calme, surtout en période d’Eurofoot, il est recommandé de tituber pour ne pas se faire remarquer. Ulysse

Ulysse (traduit de l’anglais sous la direction de Jacques Aubert, 1664 pages, 12,90 euros, Folio) a été publié pour la première fois en français en 1929 après avoir découragé des dizaines de traducteurs. L’éminent Auguste Morel s’y était mis avec succès, aidé dans sa tache monumentale par Stuart Gilbert et Valery Larbaud dont on ne dira jamais assez tout ce que lui doit la notoriété de la littérature anglaise en France. Il avait reçu également l’aide de l’auteur lui-même, ce qui n’est jamais négligeable. Surtout pour un texte aussi complexe, sophistiqué, piégé et apparemment délirant. Un vrai cauchemar de traducteur. Même si de l’aveu de l’auteur, le mot juste n’était pas ce qui lui importait le plus puisque le mot juste est souvent le mot d’a coté. Non le problème pour lui c’était : une fois qu’on a les mots, dans quel ordre les met-on ?

Rappelons que ce roman ressemble à nul autre, puisqu’il intègre tous les genres littéraires à lui seul : l’épopée, le récit, l’histoire, le pastiche, l’essai, le drame, la farce, le monologue intérieur, la prose et la poésie. Et toutes les figures de rhétorique, toutes les langues à commencer par tous les dérivés du shakespearien. Sans compter tous les genres musicaux (l’oratorio, la symphonie, l’opéra, musique de chambre) car il écrivait avec l’oreille. S’il y a bien un poète en prose qui rend un son et une voix, c’est bien lui. Et malgré tout, ca n’est jamais chaotique car toute cela obéit à une organisation implacable, à une structure d’autant plus efficace qu’elle est invisible. Techniquement, quand on entre dans les coulisses de la fabrication de cette œuvre, on est pris de vertige. Pour le reste il faut se laisser emporter tout en sachant que ce n’est pas du Proust ni du Zola même si ça en commun de nous offrir une vision du monde, et une conception de l’homme à travers l’archétype que représente Ulysse. Et puis Calypso, Charybde et Sylla, Nestor, Protée les Cyclopes et toute la bande.

 

De toute manière, Joyce lui-même disait y avoir introduit tant de devinettes et d’énigmes qu’il y avait là de quoi occuper des érudits pendant des siècles. Ils ne cesseront discuter sur ce que j’ai voulu dire, assurait-il encore en précisant que c’était là le seul moyen de gagner l’immortalité. Mais attention : le contresens absolu consisterait à ne le lire que comme un exercice de style hors du commun, un texte crypté, truffé de centons, de citations, d’allusions et de références. La dernière traduction en date, la première à oser depuis celle originelle de 1929, a pour maître d’œuvre Jacques Aubert. Il a eu la bonne idée de s’entourer d’un collectif  de huit traducteurs professionnels, d’universitaires et d’écrivains. Chacun a pris un morceau. Ca fait huit styles. On dira que cela manque d’unité. Justement c’est cela la bonne idée. A texte polyphonique, écrit de dix-huit points de vue différents, traduction polyphonique, à charge pour le maître d’œuvre d’unifier le tout. Elle ne remplace pas l’ancienne traduction mais lui succède, l’enrichit, la complète en mettant à profit quelques décennies de recherche joycienne ce qui n’est pas rien.

 

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