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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Pierre Lazareff ou le vagabond de l'actualité...

 

Une vocation précoce

Pierre Lazareff naît en 1907 à Paris. Il grandit à Montmartre, auprès de ses parents, juifs d’origine russe, qui ont fui les persécutions et l’antisémitisme. Ses amis d’enfance ont pour nom Annabella, Ray Ventura, Marcel Bleustein-Blanchet, Jean Gabin ou Jean Effel et sont tous promis à un avenir glorieux.
Lazareff révèle très jeune ses dispositions pour une carrière dans le journalisme. Il est en effet à peine âgé de 9 ans lorsqu’il invente son premier journal, de 14 ans lorsqu’il publie son premier article dans le quotidien Le Peuple et de 17 ans lorsqu’il crée son propre hebdomadaire intitulé Illusion.

Les rencontres décisives

Mais les lumières de Montmartre et du music-hall l’attirent tout autant : il devient le secrétaire de Mistinguett, avant d’être nommé à la direction artistique du Moulin Rouge, puis de collaborer avec une dizaine d’autres théâtres parisiens.

Parallèlement, il prête sa plume à différents journaux comme L’Echo de ParisLe SoirParis Matinal et Paris Midi. A L’Echo de Paris, c’est Paul Gordeaux, critique influent et chef de la rubrique spectacles, qui lui met le pied à l’étrier en 1925 : "Ce fut pour moi une illumination! racontait Paul Gordeaux. Pierre Lazareff ! Mais oui ! Ce lutin inspiré est le partenaire hors série qu’il me faut. Il est très jeune, très actif, il a un sens inné de l’actualité. Mais où le trouver sans délai ? Quelqu’un me dit: ‘Il habite rue de Maubeuge chez son père, un lapidaire connu, et qui a le téléphone.’ Je me vois et je m’entends encore à l’appareil: – Pierre Lazareff ? – Oui. – Vous plairait-il d’entrer dans un journal de théâtre? – C’est le rêve de ma vie! – Alors, venez tout de suite au Soir, rue Jean-Jacques-Rousseau."
C’est ainsi que débute la carrière journalistique de Lazareff. Avec Paul Gordeaux, il entame une collaboration et une amitié de plus d’un demi-siècle.

Le nom de Lazareff est désormais connu dans le milieu de la presse. En 1931, il est appelé par Jean Prouvost, grand patron de presse, pour assumer la direction de la rédaction de Paris Soir, un des plus gros tirages de l’époque.

En 1940, il fuit l’occupation allemande et quitte la France pour les Etats-Unis. Il y travaille pour l’Office of War Information où il dirige des émissions à destination de l’Europe occupée.
En 1944, lorsqu’il rentre en France, il emporte avec lui les techniques de la presse américaine qui l’ont sans nul doute impressionné et qu’il est bien décidé à appliquer.


L’aventure France Soir ou la révolution de la presse écrite française

A son retour en France, il achète le journal Défense de la France, journal clandestin de la résistance, qui tire à environ 250 000 exemplaires. Il le rebaptise France Soir et constitue patiemment l’équipe qui donnera ses lettres de noblesse à ce journal.
L’argent étant le nerf de la guerre, Lazareff entend bien ne pas succomber à l’hémorragie financière qui saigne alors la presse française. Habilement, il écarte un à un les membres fondateurs du journal et parvient à faire en sorte que la puissante Librairie Hachette rachète le journal. Le groupe acquiert donc le journal en 1949, au terme d’un procès, et donne les pleins pouvoirs à Lazareff.

 

C’est ainsi que débute la légende de "Pierrot les bretelles". France Soir, c’est le pari fou d’un journal qui saurait à la fois couvrir de grands reportages à l’autre bout du monde, donner les résultats du Tiercé, être à l’affût des bruits de couloirs du Parlement et relater le moindre fait divers à sensation. Pour cela, Lazareff s’entoure de grandes plumes, telles que Joseph Kessel, Lucien Bodard ou Henri de Turenne. Il élargit encore et toujours la rédaction qui comptera jusqu’à 400 journalistes. Lazareff est un homme hors pair pour dénicher les talents : il en révèlera plusieurs, notamment Françoise Giroud, Georges Chapus, Jean Ferniot ou encore Philippe Labro. La photo prend une place prépondérante dans l’information. Un soin particulier est accordé à la formule et les manchettes sont revues plusieurs fois par jour, afin qu’elles tapent juste.

De 1960 à 1970, le journal tourne 24 heures sur 24, connaît jusqu’à huit éditions par jour et tire quotidiennement à plus de 1million d’exemplaires. Cet âge d’or de la presse écrite se traduit par des conditions de travail que peu de journalistes connaissent aujourd’hui. L’argent coule à flots et Lazareff ne souffre pas qu’on puisse demander des comptes à sa rédaction. Les journalistes sont rois, pourvu qu’ils ramènent l’information, en l’achetant au besoin. C’est aussi l’époque où il n’est pas tabou d’afficher sa proximité avec les milieux d’affaires et les milieux politiques. Lazareff lui-même affiche ouvertement ses relations avec Vincent Auriol, George Pompidou, François Mitterrand, Pierre Mendès-France ou encore Jacques Chaban-Delmas. Ses amitiés avec des chanteurs célèbres et des stars du cinéma sont notoires.


Un créateur de presse

Parallèlement à France Soir, Lazareff lance de nombreux autres titres de presse. Dès 1949, il crée le Journal du Dimanche, afin de combler l’absence dominicale de journal. En 1956, il est appelé pour lancer une nouvelle formule de l’hebdomadaire France Dimanche, qui est sérieusement concurrencé par l’apparition de Paris Match. Puis en 1960, Jean Prouvost lui confie le lancement de Télé 7 Jours qui tire à 1million d’exemplaires en 1963 pour atteindre les 2 millions dès 1965.

Dès 1959, Lazareff s’intéresse de près à l’essor de la télévision. En visionnaire, il crée avec Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère assistés d’Éliane Victor, le premier magazine d’informations, le mythique Cinq Colonnes à la Une. Il y applique les techniques éprouvées au sein de France Soir. Le succès est une fois de plus au rendez-vous pour cette émission mensuelle qui vide les salles de cinéma et les dîners en ville. La qualité des enquêtes et l’hétéroclisme des sujets abordés font de cette émission un témoin indispensable des mutations de la société française et de la course du monde dans les années 60. Comme à France Soir, de nombreux documentaristes y sont révélés, parmi lesquels William Klein, Pierre Schoendoerffer, Louis Malle, et d’autres.

Le déclin de France Soir et la fin de Pierre Lazareff

Dès 1965 pourtant, le vent tourne et les difficultés s’accumulent. La mésentente politique au sein de la rédaction de France Soir se fait sentir. Les ventes tendent à baisser régulièrement. De nombreux journalistes rejoignent des titres concurrents. La ligne éditoriale fait de plus en plus droit au sensationnel. Devant la baisse des recettes, Hachette demande pour la première fois des comptes à Lazareff.

Celui-ci est par ailleurs moins alerte. Le sens de Mai 68 lui échappe totalement. Il ne perçoit pas les mutations à l’œuvre au sein de sa propre maison. Jacques Séguéla rapporte à propos de cette époque : "Lazareff était fatigué par la maladie. Il était de plus en plus contesté à l’intérieur. Et puis c’était la fin d’un certain journalisme. La radio et la télévision s’imposaient dans la course à l’information."
Malgré un dernier coup d’éclat en 1970, lorsque France Soir annonce en exclusivité la mort du Général de Gaulle et repasse pour l’occasion la barre du million d’exemplaires, le déclin du journal est pourtant déjà bien entamé.

Pierre Lazareff s’éteint en 1972. La presse française lui rend alors un hommage unanime.

Bibliographie :

Yves Courrière, Pierre Lazareff ou le vagabond de l’actualité, Gallimard, collection "Biographies", 1995.

Cinq Colonnes à la Une Anthologie, coffret DVD, éditions INA.

 

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