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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Mon village à l'heure allemande de Jean-Louis Bory...

Voilà tout un village corrompu par la peur. Pourri jusqu'aux moelles par la peur ; peur de crever de faim, peur d'être supprimé, comme ça, d'une pichenette, pour le bon plaisir de la tribu la plus forte, la plus armée.

Lire et re-lire...

C'est toujours lire !

Mais choisir son moment de lecture est presque aussi important que le choix du livre lui-même.

Alors, relire Bory après avoir retranscrit les témoignages de nos villageois du canton de Nogent-le-Roi sous l'Occupation..

Ce n'est pas seulement un plaisir, c'est un devoir !

Parce que son village de Jumainville (en-dessous de Bonneval dans l'Eure-et-Loir) qui représente le village de naissance de l'auteur en Beauce : Méreville...

Aurait aussi bien pu être l'un de nos villages : Chaudon,  Coulombs, Villemeux...

Avec une variante de Clochemerle de Gabriel Chevallier.

Pour le ton ironique.

On est au printemps 44...

Le livre s'ouvre par une paire de gifles retentissante...

Celle que le père Boudet balance à sa fille Elisa pour avoir écouté Radio Londres en cachette.

« La gifle claqua comme un coup de fouet. Elisa se frotta la joue, les paupières à demi tombées ; elle hésitait entre les larmes et le silence digne. La chaleur picotante gagnait son oreille. »

C'est que le père Boudet et son fils Auguste commercent joyeusement avec l'occupant.

Et pas question de mal virer les nazis.

Bory nous invite à suivre ainsi chaque villageois, en se glissant tout à tour dans sa tête.

Et l'on retrouve toutes les catégories de Français déjà épinglés dans "Au bon beurre" de Molinaro ou dans "Un village français" de Jean-Pierre Azéma.

A cette exception près : le livre est écrit, lui, en 1944.

Au moment donc où tout est encore brûlure.

Jumainville, 1054 habitants et tous les spécimens de l'humanité !

Allons-y pour la galerie de portraits : 

- Morize, le maire, obsédé par les tickets de rationnement. Voit des filles enceintes (bons de layette) partout où il n'y en a pas. 

"A toutes les fins de mois, la même chose. Cette paperasse, ces tickets multicolores qui tourniquent devant mes yeux. Coller les régimes à part. Le DZ, ce mois-ci, je ne sais plus, je ne sais pas..."

Se repose totalement sur...

- Tattignies, vieux gars, instituteur laïc de chez laïc et secrétaire de mairie.

Bourru et braque. Avec un chien qui s'appelle "Comme-Vous".

Cultive le secret de sa relation avec la Résistance et son potager :

"Mes légumes manquent d'eau. J'arroserai ce soir avec Pluret. Comme-vous me regarde. Il a l'air triste. Je lui gratte le crâne."

Déteste le curé qui le lui rend bien.

- L'abbé Varèmes, soutane et démarche militaire.

Avec des idées proches de la collaboration.

"Est-ce que ça m'amuse d'aller faire mes dévotions à ce débauché, à cette saucisse molle ? [NDLR le lieutenant Bachmann, chef de la Kommandantur du château, alias Taille de guêpe ] Mais je me plie. Il est le châtiment. Mea maxima culpa. Il est aussi la promesse de l'Ordre, du grand nettoyage. Prendre exemple sur moi. Du pain noir, de l'eau, des épreuves. Le saint-honoré de Lécheur est un hommage à Dieu,  je l'accepte. Mais à part ça ? Le jeûne, l'humiliation, le sang et la sueur pour retrouver la pureté."

- Lécheur, pâtissier, collabo de la première heure.

Fournit l'armée allemande de ses gâteaux. Est haï du village. Et retrouve régulièrement des inscriptions  nauséabondes sur les volets de sa boutique.

"J'ai déclaré la guerre aux ombres. J'ai passé toute l'après-midi d'hier à nettoyer mes volets. Je ne me suis pas caché : toute l'après-midi, on m'a vu, sous un soleil à cuire un oeuf, astiquer ma boutique ; j'ai gratté les taches de goudron sur mon trottoir ; je me prépare à la lutte."

Se venge souvent en mettant son poste à hurler après y avoir programmé Radio-Paris ou Radio-Stuttgart.

- Mademoiselle Vrin, la vieille fille ancienne danseuse étoile.

Grimpée sur sa malle en osier à épier par son oeil de boeuf tout ce qui se passe au village.

Personnage directement inspiré de la Justine Putet de Clochemerle.

"Je viens de voir la lumière filtrer sous la porte. Il veille. Moi aussi. Mes jointures sont ankylosées. Je saurai qui c'est. Je me moque de Lécheur, autant que de n'importe quel Jumainvillois, Jumainville est une prison - mais je veux savoir. Je posséderai un secret que je devine important. Je pourrai en disposer comme il me plaira. Peut-être contre le curé."

- La Germaine, tenancière du Café de la Paix...

"C'est l'heure où mon café est plein. ça marche. Maintenant que j'ai fait peindre les trois boules, la rouge et les blanches, va falloir que j'achète un billard. J'en parlerai au père Boudet. J'ai de la place en poussant la table de Pluret près du comptoir...."

- Le père Boudet, riche fermier, héros du marché noir...

"Si j'arrive à lui vendre mes haricots pour des haricots frais, je me fais mille balles de plus, au moins. Il n'y connait rien, c'est un musicien, et il comprendra pas ce que je lui dégoiserai. Faudra que je demande à Guste ce qu'il en pense. Il sera sûrement de mon avis."

- Auguste, le fils Boudet :

"Il a des bras gros comme des flûtes. Un intellectuel ; ça veut tout dire. Il se penche vers le sol comme sur un dictionnaire et tient sa binette comme un porte-plume. Je suis plus costaud que lui. Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de ne pas la ramener."

- Pierre, le réfractaire STO caché chez les Boudet...

"Je gis sur la prairie, les membres en rayons de roue. Je prête l'oreille aux éclats de voix. A chaque cri d'Auguste, mes mollets sont parcourus d'une légère crampe ; comme si mes jambes n'attendaient pas un ordre de mon cerveau pour fonctionner et me porter au secours d'Elisa."

- Elisa, la fille du père Boudet...

"Auguste mange son lapin avec ses doigts ; il ne mange pas, il dévore ; il lape la sauce avec une langue qui claque comme un torchon mouillé. J'ai vu Auguste gober un oeuf. Il le gobe à la façon d'une fouine, avec le nez froncé, les yeux clignés, et des frémissements menus jusqu'aux oreilles ; avec surtout l'impression de gobe la vie."

- Marcel, fils du boucher et amoureux d'Elisa...

"Pourquoi la guerre ? Je hausse les épaules. C'est bien une question de femmes. Pourquoi les montagnes, les rivières, les engrenages ? Pourquoi les roues tournent et les leviers soulèvent et les avions volent ?"

- Denise Véchard, la petite amie de l'Allemand Walter...

"En mettant mes deux poings dans le creux de mes reins, je m'amuse à faire pointer mes seins. Le Phonse aimait ça. Walter aime ça. Les hommes aiment ce qui se tient. Comme de passer sa langue sur ses lèvres pour les faire briller et gonfler ; et secouer ses cheveux en arrière avec un sourire."

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Comment tout ce petit monde va-t-il évoluer au long de ces 5 années d'occupation.

C'est là le tour de magie d'écriture de Jean-Louis Bory.

Entre collabos et résistants. 

La lutte sera longue et dure.

Le dernier mot est à la mère Bavousse :

"On s'ennuiera après la guerre, vous verrez !"

Jean-Louis Bory signe là le roman de sa vie.

Jamais il ne fera mieux.

Il obtiendra le Goncourt en 1945.

Avec l'appui de Colette...

Dans cette période de la Libération encore toute chaude de ses conflits.

"Mon village à l'heure allemande" demeure avec "Suite française" d'Irène Némirovsky, le roman d'ambiance de ces années de l'Occupation.

Entre bonheur et chagrin.

Grandeur et décadence.

La France, quoi !

 

Liliane Langellier

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