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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Madame Claude de Sylvie Verheyde. La critique de Télérama.

Alors que les cinémas sont fermés depuis cinq mois, c’est sur Netflix qu’aura lieu la sortie du nouveau film de Sylvie Verheyde, ce vendredi 2 avril. La cinéaste y peint un portrait sans fard de la célèbre mère maquerelle, et brise l’image romanesque et glamour d’un proxénétisme que le cinéma a souvent fantasmé.

 

Près d’un quart de siècle après Un frère…, Sylvie Verheyde règle son compte à la mère maquerelle emblématique des années 1960-1970 : son film Madame Claude, privé de salles, prend ce vendredi 2 avril ses quartiers sur Netflix. Actuellement en montage de la suite de Stella (2008), la réalisatrice nous parle de genre et de pouvoir, de mythe et regard féminin.

D’abord attendu en salles, Madame Claude a finalement trouvé refuge sur Netflix. Comment avez-vous vécu ce changement d’adresse ?
Ça s’est décidé pendant le confinement. Je ne m’y attendais pas, c’était un film de cinéma mais, moi qui regarde Netflix depuis très longtemps, je me suis dit que c’était bien et qu’il serait vu dans le monde entier. Et puis, comme c’est un film qui sort du cadre, finalement une case sur Netflix semble tout à fait légitime.

Pourquoi dites-vous qu’il sort du cadre ?
Parce que c’est à la fois un film d’auteur et un film grand public, un film de genre, et qu’il est toujours compliqué, en France, de trouver une place pour cette alliance. Ou un financement. L’idée de Madame Claude date d’il y a six ans, j’avais même commencé à écrire un traitement, mais à l’époque je voyais bien qu’il y avait une réticence à l’idée d’un film de voyou porté par une femme. J’y suis revenue après avoir fait Sex Doll, avec Hafsia Herzi, qui parlait aussi de prostitution.

Justement, après Sex Doll, vous n’aviez pas l’impression d’avoir fait le tour du sujet ? Sex Doll était un film très actuel. La particularité de Madame Claude, c’est qu’elle est devenue un produit d’appel, le symbole du proxénétisme. Elle a fait un marketing du diable, et son nom évoque le luxe, les palaces, Castel… Une période mythique. Je voulais raconter l’envers de ce décor. Détruire le mythe et montrer le chemin parcouru depuis.

Et là, vous avez l’impression d’en avoir fini ?
Non (rires). Les films sur la prostitution ont souvent été réalisés par des hommes et abordent le sujet de manière romanesque. Moi, j’ai envie d’avoir le point de vue des femmes, pas sublimé, pas fantasmé. Aujourd’hui, l’ascenseur social ne fonctionne pas super bien non plus, il y a de la prostitution adolescente, étudiante, sur Internet, avec une autre forme de business…

 

 

Plus qu’un film sur la prostitution on a l’impression que vous vouliez faire un film de gangsters au féminin.
Exactement, avec tout ce que cela comporte. On est fasciné par le Parrain, il est très gentil avec ses enfants et, deux secondes après il tue des gens. Le Parrain, c’est le papa, et Claude, c’est la maman ! Elle crée une sorte de famille dysfonctionnelle, avec ses « filles ». Gentille, méchante, toute-puissante. La seule chose fascinante chez Madame Claude, c’est qu’elle a pris le pouvoir dans un monde d’hommes.

 

Dans ses Mémoires et dans ses interviews, elle cultivait une image policée, proprette, insistant sur l’éducation donnée à ses recrues, jurant qu’aucune d’elles n’avait jamais été maltraitée…
J’ai lu beaucoup de choses pour écrire le film et je me suis vite aperçue que c’était une grande menteuse. J’ai reconstitué son parcours comme un puzzle, assez forte de l’expérience vécue sur Sex Doll, où j’avais rencontré des call-girls. Par ailleurs, dans ma famille, ma grand-mère avait été prostituée, ma cousine aussi…

Comment l’avez-vous su ? Elles en parlaient ouvertement ?
Ma grand-mère, oui, elle le disait. Donc c’est un sujet qui m’intéresse de l’intérieur. Madame Claude avait un parcours complètement cliché : parents cafetiers à Angers, fille-mère à 15 ans, montée à Paris pendant la guerre en laissant sa gosse à sa mère… Elle a commencé sur le trottoir, puis gravi les échelons, sans doute aidée par le milieu – ce qu’elle ne dit jamais. On sait qu’elle était copine avec Pierrot le Fou. On a d’elle l’image qu’elle s’est construite, la bourgeoise impeccable de 70 ans, et ça m’intéressait de déconstruire ce mensonge d’emblée, en choisissant Karole Rocher pour l’incarner. En retrouvant la femme du peuple qui essaie de bien parler sans y arriver toujours. Sous le masque, enfin sous le brushing, c’est un bandit.

Un bandit qui travaille pour les Renseignements généraux !
Ce n’est pas une légende. Les fiches des RG existent, je les ai vues. Et son carnet existe, je sais qui le détient. J’ai vraiment enquêté. Elle était protégée par le milieu, protégée par l’État, et à un moment, quand elle a voulu être célèbre, quand elle a commencé à se montrer, ils se sont retournés contre elle.

Garance Marillier as Sidonie

Le film met l’accent sur sa relation avec Sidonie, une jeune prostituée bourgeoise interprétée par Garance Marillier… Elle est fictive ?
Madame Claude a eu des favorites, des bras droits, et j’ai inventé Sidonie à partir de mes lectures. Elle symbolise une nouvelle génération. Là aussi, avec Garance, j’ai pris un peu le contrepied, je ne voulais pas la grande blonde aux yeux bleus, je voulais une jeune femme d’aujourd’hui, pas dans la norme. Je lui ai fait passer des essais et elle a tout de suite été hyper sensible. Il fallait qu’elle puisse tenir tête à Karole, c’est pas facile (rires) !

Karole Rocher fait une proposition assez virile, c’était l’effet recherché ? C’était la condition pour devenir une femme puissante ?
Il faut de la moustache, oui ! On a oublié qu’à une époque les femmes n’avaient même pas le droit d’avoir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. Karole a une dureté de femme du peuple aussi, c’est à la fois un truc masculin et un truc de classe.

“Mon film pose un regard qui dit l’intime des femmes. Certaines femmes peuvent aussi ne pas l’avoir. La haine de soi, ça existe.”

Et dans le milieu du cinéma ? Vous avez parfois eu l’impression qu’il fallait être un bonhomme ?
Oui. Enfin… oui. J’essaie justement de ne pas porter la moustache et l’attaché case, de ne pas me conformer à des codes masculins pour exister en tant que femme. Le cinéma, c’est quand même assez macho. Très hiérarchisé. C’est moins compliqué aujourd’hui, mais je me souviens qu’avec mes premiers films, dans les festivals, on me prenait toujours pour la traductrice ou l’attachée de presse, jamais pour la réalisatrice. Et même maintenant, quand je fais des repérages avec mon décorateur, c’est à lui qu’on s’adresse.

« Male gaze », « female gaze », ce sont des mots qui ont un sens pour vous ? Vous croyez à la réalité d’un regard féminin ?
Pour Madame Claude je savais exactement ce que j’avais à montrer ou pas, je n’avais pas besoin de prouver que je n’étais pas Just Jaeckin [réalisateur de Madame Claude en 1977, ndlr] ! C’était évident que j’allais filmer sans complaisance et que c’était pour montrer le ressenti des femmes plutôt que pour faire rêver les garçons. Après sa première passe, par exemple, le personnage de Sidonie vomit. Ce n’est pas ce qu’on nous propose d’habitude. Oui, je crois qu’il y a un regard de femme. Mais je crois aussi qu’un homme peut avoir ce regard qui dit l’intime des femmes. Et même qu’il y a des femmes qui peuvent ne pas l’avoir. La haine de soi, ça existe.

Vous donnez un étrange souvenir d’enfance à Madame Claude, elle raconte n’avoir eu aucun ami à part une chèvre… Vous l’avez imaginée en sociopathe ?
Oui. C’est le portrait d’un monstre, quand même. Avec des côtés attachants, touchants, mais un monstre.

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