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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte de la boutique et prenez votre dose de culture quotidienne. Chaudonnaise d'âme.

Ce jour-là, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné.

 

"Allons dîner au plus près, au Croissant, avait-il dit. Nous y serons entre nous." 

31 juillet 1914... 7 heures du soir... Une chaleur orageuse règne sur Paris. La France, anxieuse, est suspendue aux nouvelles. L'état de danger de guerre a été proclamé en Allemagne. 

Dans les beaux quartiers, tous les volets sont fermés. La bourgeoisie est en vacances. Ailleurs, on se met à table. Herbert Asquith, premier ministre, a parlé dans l'après-midi à la Chambre des Communes. Mais Léon Bailby n'a pas encore inventé la presse du soir et les hommes en canotier qui stationnent, en attendant le tramway, ne sauront pas avant le lendemain matin qui, de la paix ou de la guerre, a fait un pas ce jour-là... 

Jean Jaurès, député du Tarn, 54 ans, arrive aux bureaux de L'Humanité dont il est directeur. Les dépêches ne sont pas encore tombées. Il les attend pour écrire son éditorial. 

Il a "l'aspect d'un professeur de quatrième qui ne serait pas agrégé et ne prendrait pas assez d'exercice...". 

 

De taille moyenne, carré. Une tête assez régulière, ni laide, ni belle, ni rare, ni commune. Beaucoup de poil, mais ce n'est que de la barbe et des cheveux. Un nerveux clignement de paupière à l'oeil droit. L'air, un peu, d'un ours aimable. Le cou court, juste de quoi mettre une petite cravate de collégien de province. Des yeux mobiles. Beaucoup de pères de famille lui ressemblent, vous savez, ces papas auxquels leur grande fille dit familièrement : "Boutonne la redingote, papa. Papa, tu devrais remonter un peu tes bretelles, je t'assure."  

Des gestes courts - Jaurès n'a pas les bras longs - mais très utiles. Le doigt souvent en l'air montre l'idéal. Il marche parfois une main dans la poche, tire un mouchoir et s'en essuie les lèvres. 

Il fait l'impression d'un homme dont le bulletin pourrait être rédigé : "Bonne santé sous tous les rapports."  

 

L'accent : un bizarre dédain pour le c d' "avec". "La parole lente, grosse, un peu hésitante, sans nuances".  

Tout le jour, il a vu des ministres. Quand il arrive au journal, il sort d'un entretien avec le président du Conseil, René Viviani, qu'il a rencontré en qualité de délégué du groupe socialiste.  

 

"Sa voix, éclatante dans le discours, persuasive et douce, presque câline dans l'entretien, a supplié pour la paix, dans la justice et dans l'honneur."  

Depuis la réunion de Bruxelles où il a été conférer, au nom du parti socialiste français, avec les représentants de l'Internationale ouvrière sur la meilleure méthode de conjurer la guerre qu'il croit évitable, il n'a pratiquement pas quitté la Chambre. Mais celle-ci est déserte. 

Le 18 juillet, Charles Maurras l'a accusé, dans L'Action Française, de haute trahison. "M. Jaurès, écrit-il, c'est l'Allemagne." 

Informé de cet article, Jaurès a haussé les épaules : "N'y attachez aucune importance. M. Charles Maurras ne peut pas me pardonner de ne jamais le citer."  

Mais cette accusation, qui le poursuit, lui a arraché aussi un cri de douleur : "J'ai été outragé, dénoncé comme traître à la patrie."  

La litanie des calomnies, un jeune homme l'a entendue : Raoul Villain, élève à l'Ecole du Louvre. Il a 29 ans. Son père est greffier au tribunal civil de Rennes. Sa mère est internée depuis vingt ans. Il a d'abord décidé de tuer l'empereur d'Allemagne. Puis, un soir de décembre 1913, assistant à une représentation du Cid, l'idée lui est venue de substituer à ce meurtre celui de Jaurès.  

En juillet 1914, quand il débarque à la gare du Nord, il entend des employés qui ne lui semblent pas témoigner d'un esprit patriotique suffisant.  

Il achète un revolver. Il l'essaie. Son âme est "empoisonnée de ses chimères et des lectures qui, jusque dans ces derniers jours enfiévrés, viennent battre de calomnies infâmes le seuil de la maison de Jaurès".  

 

 

"L'idée du meurtre, dira Paul-Boncour, se mêle chez Villain aux plus nobles aspirations, et les plus capables de faire battre les jeunes coeurs. Et je ne connais rien de plus mélancolique."  

Le 25 juillet, Jaurès, dans un discours prononcé à Lyon, s'est écrié : "Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans, l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique." 

Le titre d'homme

Le public l'a follement acclamé. Lorsqu'il parle, "le début est lent, des mots séparés par de grands vides. On a peur : n'est-ce que cela ? Tout à coup, une grande vague sonore et gonflée, qui menace avant de retomber doucement. Il a une dizaine de vagues de cette ampleur. C'est le plus beau. C'est très beau.  

Entre ces grandes vagues, des préparations, des zones neutres où le public se repose ; où le voisin peut regarder le voisin. Soudain, une belle formule comme celle-ci : - Quand nous exposons notre doctrine, on objecte qu'elle n'est pas pratique ; on ne dit plus qu'elle n'est pas juste.  

Ou encore : - Le prolétarien n'oubliera pas l'humanité, car le prolétarien la porte en lui-même. Il ne possède rien, que son titre d'homme. Avec lui et en lui, c'est le titre d'homme qui triomphera."  

Une voix qui va jusqu'aux dernières oreilles, mais qui reste agréable, une voix claire, très étendue, un peu aiguë, une voix non de tonnerre, mais de feux de salve.  

Une gueule, mais le coup de gueule reste distingué.  

Sans fatigue, il se sert de tous les mots lourds qui sont comme les moellons de sa phrase, et qui écorcheraient, tombant d'une plume, les doigts et le papier de l'écrivain.  

Sa culture est immense. Jaurès n'est pas un ouvrier.  

"Il ne connaissait que de loin la vie ouvrière, lorsqu'il est devenu socialiste. Il n'a pas été conduit au socialisme par le sentiment ou par le ressentiment de sa propre misère. Il n'y a pas été conduit non plus par l'ambition. Ce n'était pas par ambition que l'on devenait socialiste en 1893." 

La loi du mensonge

Professeur (il est sorti de Normale agrégé dans la même promotion que Bergson), il a débuté assez modestement au Parlement par un discours sur l'enseignement.  

Il peut avec le même éclat, la même magnificence, mais aussi la même précision et la même science, aborder n'importe quelle question technique. Et sous l'envol du langage, la vérité scrupuleuse de la pensée reste toujours intacte. 

"Habituer la Chambre et le pays à entendre des paroles qui ne sonnent pas faux, voilà le programme."  

A la jeunesse de son pays, il a dit : 

"L'humanité est maudite si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, ce n'est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. Le courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces. Le courage, c'est de dominer ses propres fautes, d'en souffrir, mais de n'en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ; c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense. Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire : c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains, aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."  

L'homme libre est celui qui ne craint pas d'aller jusqu'au bout de sa raison. 

Le 29 juillet, il a terminé son dernier discours par cette prophétie :  

"Au début de la guerre, tout le monde sera entraîné. Mais lorsque les conséquences et les désastres se développeront, les peuples diront aux responsables : Allez-vous-en et que Dieu vous pardonne."  

En plein sourire

Le soir du 31 juillet, il espère. 

"Attila est au bord de l'abîme, mais son cheval trébuche, et hésite encore."  

Tout le jour, il a lutté avec trois objectifs : à tout prix retenir les initiatives imprudentes de la Russie. A tout prix assurer la pleine entente avec l'Angleterre. Enfin, chercher l'arbitre possible. Il songe au président Wilson. Il lui télégraphiera demain. Demain... 

Les dépêches tardent. Autour de lui, il y a ses amis du parti, ses collaborateurs. 

"Allons dîner au plus près, dit-il, au Croissant. Nous y serons entre nous."  

Le Croissant est un petit restaurant tout proche du journal. Jaurès et ses amis s'asseyent à une longue table située à gauche de l'entrée.  

Il est placé de biais, le dos à la fois contre le mur et devant une fenêtre de la rue Montmartre.  

Il fait chaud. La fenêtre est ouverte. Jaurès est préoccupé, grave. Son rire, cependant, retentit parfois, ce rire qui "descend des marches et ne s'arrête qu'à terre".  

Le dîner s'achève.  

Un homme s'approche d'un voisin de table de Jaures et lui montre une photo.  

- C'est ma petite fille, dit-il.  

- Peut-on voir ? demande Jaurès avec son bon sourire.  

Il examine la photo, demande l'âge de l'enfant. 

Il est dix heures moins vingt. Jaurès va remonter au journal pour savoir ce qu'a dit Asquith et pour écrire son article. Soudain, le brise-bise placé devant la fenêtre s'agite. Une main s'avance. Un scintillement de nickel, un éclair, deux coups de feu retentissent. Jean Jaurès, doucement, s'est incliné sur le côté gauche.  

Une voix de femme, celle de Marguerite Poisson, hurle :  

"Ils ont tué Jaurès !"  

Tout le monde est debout, criant, se précipitant. Il y a un instant de confusion et de stupeur. Quelques personnes se précipitent dans la rue, où Raoul Villain est cerné. La foule veut le lyncher. Le café s'emplit de tumulte.  

Jaurès a été surpris en plein sourire. La trace en est encore sur les lèvres. Mais le teint se plombe, devient gris. Les yeux sont fermés. Fébrilement, les doigts de Renaudel cherchent la blessure sous les cheveux drus et rudes. C'est un tout petit trou rouge, à l'arrière du crâne. Il sent une humidité chaude et la hernie molle de la matière cérébrale. La mort est là. Jaurès est maintenant étendu sur la table voisine.  

Il respire à peine. Compère-Morel tient en pleurant la main inerte. Le médecin arrive.  

"Je crains bien, dit-il, qu'il n'y ait rien à faire."  

Au bout de trois minutes, où les sanglots roulent dans les gorges serrées :  

"Messieurs, dit le médecin, M. Jaurès est mort."  

Perdu pour l'humanité. Perdu pour la France.  

Aussitôt arrêté, Raoul Villain écrit à son frère : 

"J'ai tué le grand professeur de lâcheté qui méritait mille fois la mort. Je viens d'abattre le grand traître de l'époque, la grande gueule qui couvrait les appels d'Alsace-Lorraine... Je l'ai puni et c'est un symbole de l'heure nouvelle, et pour les Français et pour l'étranger. Je ressens un profond sentiment du devoir accompli."  

C'est seulement le 28 mars 1919 qu'il sera jugé. Et acquitté.  

"Il y a quelque chose qui ferait presque désespérer de tout, dira cinq ans plus tard Léon Blum, c'est qu'un homme comme Jaurès ait pu être bafoué, qu'il ait pu être injurié, c'est qu'un homme comme lui ait pu créer autour de lui de la haine."  

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Devant le café du Croissant, la foule devient si dense qu'il faut faire appel à la garde à cheval pour déblayer la chaussée et pour laisser passer l'ambulance. Dans le cabinet du président du Conseil, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Schoen, remarque, satisfait : 

"La France est bien nerveuse, monsieur le Président."  

C'est le 31 juillet 1914. Le 2 août, la mobilisation générale est décrétée. La première guerre mondiale commence.  

[Les citations et certains éléments de ce récit sont empruntés à Jules Renard (le portrait physique), René Viviani, Léon Blum, Paul-Boncour, Renaudel et Charles Rappoport.]  

 
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