Affaire Gregory. Paroles de Christine Villemin....

Publié le par Liliane Langellier

"Un autre matin de janvier 1986, Me Garaud se gare devant la maison de Petitmont. A l'intérieur de la voiture, deux journalistes, Marianne Orsini et Dominique Grimaud, rédacteur en chef du Parisien Libéré, attendent que l'avocat expose à Christine le but de leur visite, cette fois impromptue. Me Garaud minaude devant sa cliente :

- Vous allez leur raconter votre histoire et ils vont écrire un livre pour vous.

- Un livre ? Mais mon histoire n'a aucun intérêt, rétorque Christine étonnée.

Intérêt ou pas, le projet de Me Garaud et Michel Lafon est arrêté : Christine Villemin va "écrire" ses Mémoires, qui devront couronner l'instruction et soutenir, en désespoir de cause, les arguments de sa défense que la justice ne veut pas entendre. Les deux journalistes s'installent et posent leur magnétophone sur la table (...)

Alors, pendant trois jours, Christine raconte sa vie, depuis son enfance dans cette même maison où elle attend de connaître son sort jusqu'à ce jour, en passant par la soirée du 16 octobre 1984;"

in "Le Bûcher des Innocents" en page 441.

EXTRAITS CHOISIS

Sur Bernard Laroche... Pages 147 à 152...

"(Mercredi 24 octobre 1984) Le juge Lambert me pose une multitude de questions sur la journée du 15 et du 16. Je dois me rappeler avec précision ce que j'ai fait à partir du moment où je me suis aperçue que Gregory avait disparu. Bref, tout ce que j'ai raconté déjà aux gendarmes.

Je parle de la période où nous avons été harcelés par les appels du corbeau.

Il me demande vers qui se sont orientés nos soupçons. Je cite Jacky, Liliane et le père Jacquel. Et puis, la famille, Jean-Marie, mon mariage.

Il m'interrompt :

- Jean-Marie est-il vraiment le père de Grégory ?

Choquée, je reste sans voix, je n'en reviens pas, mais je lui réplique :

- Oui, j'en suis certaine.

Il continue sans oser me fixer dans les yeux :

- Vous n'avez jamais eu d'amants depuis votre mariage ?

Je secoue la tête :

- Non, jamais...

Lui :

- Y aurait-il quelqu'un qui vous aurait fait des avances et que vous auriez éconduit ?

Moi, déroutée :

- Non. Je ne me suis jamais fait draguer. Non, je ne vois pas...

Lui, en s'obstinant :

- Pas forcément récemment. Cherchez plus loin dans votre mémoire...

Alors moi, gênée, mais voulant bien faire, tout lui dire :

- Oui. Peut-être. Pascal Jacquot... Mais il est décédé en 1979 ou en 1980...

Ses yeux remontent :

- Personne d'autre ?

Je suis obligée de lui dire :

- Il y a bien... Mais c'est il y a très longtemps...

- Qui ça ?

 - Un cousin de Jean-Marie, Bernard Laroche.

- Ah oui ? Et c'était quand ?

- En 1977. Le 11 juin.

- Le 11 juin ? Vous êtes sûre ? relève le juge.

- Oui, je me souviens parfaitement de la date car c'était le jour du mariage de Jacqueline, la soeur de Jean-Marie, avec Bernard Noël.

Le repas de noces avait eu lieu à Granges, dans la salle des banquets d'un restaurant.

Il y avait environ une cinquantaine d'invités. A table, j'étais assise entre Jean-Marie, à ma gauche et Laroche à droite. A peine étions-nous installés qu'il a commencé à me faire du pied. Sur le moment je n'ai pas voulu y prêter attention. J'ai cru qu'il allait s'arrêter. Je me suis levée, je suis allée danser. Il m'a suivie. Sur la piste, il a encore insisté. Il voulait que je danse avec lui. J'ai fini par retourner m'asseoir prétextant que j'étais fatiguée. Alors, c'est reparti de plus belle... son pied sous la table.

J'ai demandé à Evelyne, une amie de la mariée, de changer de place avec moi. Comme elle ne comprenait pas pourquoi, je lui ai expliqué que Laroche devait être un peu éméché et qu'il ne cessait pas de m'embêter. Evidemment je ne voulais pas faire de scandale et casser l'ambiance. D'un sourire, Evelyne a accepté.

En découvrant sa nouvelle voisine, Jean-Marie m'a interrogée du regard. Je lui ai fait comprendre... Et c'en est resté là.

Ce n'est que le lendemain que je lui ai raconté toute l'histoire et pourquoi j'avais dû m'installer à l'autre bout de la table.

Il m'a dit :

- Tu as bien fait...

- Votre mari ne s'est pas mis en colère ? s'étonne le juge.

- Non. Il le connaissait. Il a simplement dit qu'on le fréquenterait le moins possible...

- Il le connaissait, qu'est-ce que cela veut dire ?

- Ben, il savait que Laroche aimait bien draguer.

Le juge, à la volée :

- Et ces dragues aboutissaient ?

moi :

- Je ne sais pas. Nous avons simplement appris par Michel, le frère de Jean-Marie que Laroche avait aussi essayé avec sa femme Ginette, mais verbalement... Il lui avait dit qu'il l'aimait, qu'il voulait coucher avec elle... Quand Michel nous a rapporté ça, on a décidé d'éviter Laroche le plus possible.

- Vous pensez vraiment que Laroche avait des aventures ?

- Je ne sais pas et je ne voulais pas le savoir. Je ne m'intéressais pas à lui.

(...) Le mercredi 31 octobre, nous apprendrons qu'un couple a été placé en garde à vue. Aucun nom ne circule. Dans la soirée, nous recevons un coup de téléphone :

- ça y est, on les a identifiés. Bernard et Marie-Ange Laroche, vous les connaissez ?

Michel, le frère de Jean-Marie, et sa femme Ginette ne veulent pas y croire. Ma belle-mère Monique non plus.

Bernard Laroche est le fils de sa soeur Thérèse, qui est décédée ne le mettant au monde. Elle le connait depuis toujours.

Il a grandi avec Jacky, son fils aîné... Ce sont les parents de ma belle-mère, les grands-parents Jacob, qui ont élevé les deux gamins quand ils étaient petits... Mon beau-père, Albert Villemin, reste un moment silencieux. Peut-être a-t-il en mémoire les provocations du "corbeau" qui nous narguait tout le temps en disant : "Vous ne saurez jamais qui je suis"... Il finit par lâcher : "Le Laroche... On n'y a jamais pensé. Alors pourquoi pas lui ?"

Jean-Marie et moi, nous ne disons rien? Nous attendons. Nous nous sommes déjà trompés en soupçonnant Jacky et Liliane...

Nous ne voulons pas recommencer à nous laisser influencer par de simples rumeurs, des ragots.

- Du calme, recommande Jean-Marie.

Le lendemain, c'est le jour de la Toussaint. Nous nous rendons à l'église de Lépanges. Puis, nous nous recueillons sur la tombe de Grégory. Cela fait deux semaines...

A dix-huit heures, un flash radio nous apprend que les Laroche ont été relâchés.

Comme nous ignorions les raisons pour lesquelles ils étaient interrogés, nous ne sommes pas vraiment étonnés d'apprendre qu'on les a libérés.

Nous nous disons qu'il s'agit encore d'une fausse piste...

Mais ici, à Aumontzey, l'atmosphère est devenue insupportable. Les esprits s'échauffent. Sans parler de certains journalistes et des photographes qui sont à l'affût de nos moindres faits et gestes. Nous sommes sans cesse épiés (...)

Sur Muriel Bolle : "Muriel, dis la vérité !" Pages 157 à 170

(...) (Le 5 novembre) Maman est en train de préparer le déjeuner. Je mets le couvert. Le téléphone sonne. Je suis la première à répondre. C'est un journaliste qui nous appelle. Je n'ai pas le temps de réaliser qu'il me lance :

- ça y est, ils l'ont arrêté : c'est Laroche !

- Oui, oui. Ils sont allés le chercher en plein travail, à son usine.

Le téléphone me tombe des mains. Je dois sûrement paniquer, car Jean-Marie se précipite et rattrape l'appareil comprenant qu'il se passe quelque chose d'important. Il ne laisse pas perler son interlocuteur. Il crie :

- Allô ! Allô ! Quoi ! Qui ! Non. Quoi, Laroche !

Nous sommes anéantis. Jean-Marie se prend la tête à deux mains. Il hurle sa colère et sa blessure :

- Mais pourquoi ? Pourquoi il a fait ça ! Pourquoi ?

Il veut savoir, il veut comprendre, il est comme fou.Il m'entraîne et nous dévalons les escaliers. Nous sommes dans la voiture. Il fonce vers la gendarmerie. Les mots ne comptent plus pour nous, mais dans ma tête revient la petite phrase de Sesmat à laquelle nous n'avions pas prêté attention : "Restez chez vous... S'il se passe quelque chose..." Sesmat savait donc déjà ce matin. Il ne nous a rien dit. Pourquoi ?

Devant la gendarmerie, c'est l'affolement. Lorsque nous descendons de voiture nous sommes happés par une meute de journalistes. Un vrai tourbillon. Nous sommes bousculés, ballottés. Jean-Marie est à vif. Il se débat au milieu de la bande d'où les gendarmes nous arrachent.

En franchissant la porte d'entrée, j'entends, lancé à la volée, le nom de Muriel. C'est la belle-soeur de Laroche, Muriel Bolle. Laroche s'était servi d'elle comme alibi et c'est pourquoi on l'avait relâché après sa première interpellation.

Laroche avait expliqué que l'après-midi du crime, il s'était rendu à Granges, chez son ami Zonka, à qui il avait donné rendez-vous pour aller acheter du vin. Ne le trouvant pas, il était remonté à Aumontzey chez sa tante Louisette. Là, selon lui, il y avait Muriel, que le car scolaire dépose tous les jours entre 17 h 20 et 17 h 25.

Mais les gendarmes avaient compris que cet alibi s'appuyant sur Muriel, ne tenait pas. En effet, elle affirmait que lorsqu'elle était revenue chez la tante de Bernard Laroche, vers 17 h 20, il était déjà là. Or, se son côté, Bernard Laroche, soutenait exactement le contraire. Ce n'était pas Louisette qui pouvait les départager : elle n'a plus sa tête à elle.

Cette contradiction aurait pu paraître de peu d'importance, mais il y avait un autre point sur lequel le témoignage de Muriel s'était avéré inexact et cela d'une manière certaine. Elle avait affirmé que le chauffeur du car qui l'avait ramenée chez elle le soir du 16 octobre était jeune, portait une moustache noire, une barbe sous le menton et n'avait pas de lunettes. Il s'agissait là du chauffeur M. Chassel. Mais les gendarmes savaient que depuis le 9 octobre, chaque mardi, c'était un autre chauffeur, M. Galmiche, qui conduisait et qui ne ressemblait en rien à M. Chassel. On ne pouvait pas les confondre.

Pourquoi ce mensonge ?

Pour protéger Bernard Laroche... et ce fut le déclic...

C'est alors que Muriel avoua aux gendarmes qu'elle avait menti.

Muriel n'est pas une enfant ; née en 1969, elle a plus de quinze ans. Son professeur principal disait d'elle qu'elle est normale, plutôt dynamique, éveillée, se situant à un bon niveau. D'ailleurs on a pu la voir à la télévision avec sa chevelure rousse et elle a montré qu'elle avait un caractère à ne pas s'en laisser compter. Et puis, ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est qu'il n'y a pas que les gendarmes qui ont interrogé Muriel. Il y a aussi le juge Lambert qui a passé sa matinée avec elle, après le week-end, le lundi 5 novembre, et qui mettra Bernard Laroche en prison en fin d'après-midi.

Je la connais par coeur la déposition de Muriel aux gendarmes. Jean Ker, un journaliste de Paris-Match nous l'a faite écouter toute une soirée. Laissons parler Muriel :

Le 16 octobre 1984, en sortant du C.E.S. à 17 heures, je n'ai pas pris le car de Bruyères pour regagner Aumontzey. Lorsque je suis sortie de l'école je me suis dirigée vers le car qui était garé sur le parking comme d'habitude. Lorsque je me rendais au bus j'ai été appelée par mon beau-frère Bernard Laroche. Sur le moment j'ai été surprise car c'était la première fois que mon beau-frère venait me chercher à la sortie de l'école. Il m'a interpellée par mon surnom "Bouboule" depuis l'extérieur de sa voiture. Lorsque je monte dans son automobile, je m'assois à la place avant. Sébastien est assis à l'arrière... Nous nous sommes retrouvés à Lépanges-sur-Vologne.

A Lépanges, Bernard Laroche s'est arrêté... Bernard a quitté la voiture... Lorsque Bernard est revenu, il était accompagné d'un petit garçon... Nous sommes repartis.

Et cette phrase terrible qui nous a fait, à Jean-Marie et à moi, tant de mal : nous avons vu partir Grégory à jamais :

- Lorsque nous sommes arrivés à Docelles, Bernard a garé sa voiture sur une place. Il n'a pas fouillé dans sa voiture. Il a ouvert la porte arrière et a demandé au petit qu'il a appelé par son nom, je veux dire par son prénom "Grégory", puis ils sont partis. Je les ai regardés partir mais je ne peux pas vous dire où ils sont allés.

Muriel donnera encore d'autres détails, elle indiquera qu'une route était barrée. Elle parlera de Lépanges :

- Dans cette dernière localité, je suis certaine que nous avons grimpé une grande côte et qu'à un moment donné Bernard Laroche a arrêté sa voiture pour aller chercher l'enfant.

Les gendarmes chercheront à en savoir davantage et ils lui poseront une question capitale :

- De l'endroit où vous vous trouviez, avez-vous vu l'habitation où s'est dirigé votre beau-frère ?

La réponse sera alors spontanée, nette et précise :

- Je voyais uniquement le toit de cette maison qui se trouvait plus haut que l'endroit où nous étions. Je ne voyais pas le devant de la maison et ce qui pouvait s'y passer.

Elle ajoutera :

- Je pense que j'ai été prise pour garder Sébastien car il ne peut pas rester seul.

En effet Sébastien a besoin d'être gardé constamment en raison de son état.

Tout cela se passait donc à la gendarmerie de Bruyères le vendredi 2 novembre et le samedi 3, Muriel sera rendue en fin de matinée à ses parents. Son père sera mis au courant des déclarations de sa fille et Muriel ne se plaindra pas des gendarmes, elle dira :

- Les gendarmes, c'est mes copains !

Il paraît qu'on a cherché le juge Lambert le samedi 3 novembre. Malheureusement, il devait faire son jogging dans la forêt... Les gendarmes voulaient confronter Laroche et sa belle-soeur mais il leur fallait l'accord du juge. Si cette confrontation avait eu lieu, tout serait sans doute devenu clair, mais voilà le juge était introuvable...

Lundi 5 novembre il convoquera à nouveau Muriel. Elle confirmera ce qu'elle a déjà dit aux gendarmes, et pourtant elle aura eu le temps de la réflexion.

Elle donnera même des détails sur l'enlèvement de Grégory :

- Bernard est sorti de la voiture en me disant fais attention à Bibiche. Bibiche est le surnom de Sébastien. Il s'est dirigé vers une maison dont je ne voyais juste que le toit, ensuite il est revenu en tenant un gamin par la main.

Je me demande vraiment à quoi sert un juge d'instruction, si des déclarations comme celles-là se trouvent effacées quelques mois plus tard ?

Le juge demandera à Muriel comment Grégory était habillé. Elle lui répondra qu'il avait un bonnet...

Bien entendu il refera avec Muriel le parcours. Elle montrera sans hésitation l'endroit où Bernard Laroche a garé sa voiture avant d'enlever Grégory. Et puis le lendemain, 6 novembre, tout basculera.

Ce seront les fameuses rétractations de Muriel qui viendra à Epinal chez le juge, avec sa mère qui exigera d'être présente à l'audition de sa fille pour la surveiller et le juge acceptera.

D'ailleurs devant toutes les radios et les télévisions il déclarera que ce revirement, ces rétractations ne l'étonnent pas et qu'il les attendait.

Ensuite le juge Lambert changera d'avis, sous l'influence de qui je ne sais, celle des avocats de Laroche, peut-être. Celui d'Epinal est fort et même très fort, le voilà d'ailleurs maintenant député...

(ndlr Comprendre Me Gérard Welzer)

Mais pour nous, Muriel n'a pas pu inventer, elle n'a pas menti. Si elle s'est rétractée, c'est qu'elle avait peur. Elle sait qu'elle a envoyé le mari de sa soeur en prison. Elle n'ignore pas que Laroche a été arrêté. Elle a dû penser à bien des choses... Brusquement la voilà prise de panique. Elle sera mise en quarantaine, plus personne dans la famille ne lui parlera. Aujourd'hui encore, malgré son revirement, sa soeur Marie-Ange ne lui adresse plus la parole (ndlr on est en janvier 1986). Il paraît qu'elle est cloîtrée, qu'elle passe son temps devant la télévision et qu'elle aurait même tenté de se suicider. Elle sait qu'elle sera montrée du doigt et qu'on dira, dans vingt ans, dans trente ans, peut-être même plus tard encore : "C'est elle qui a dénoncé son beau-frère, l'assassin du petit Grégory."

Pour Jean-Marie et moi cette volte-face de Muriel ne nous a jamais convaincus. Les gendarmes ne lui ont pas soufflé sa déposition. On croirait qu'elle a photographié le paysage. De l'endroit où Laroche a arrêté sa voiture pour venir enlever Grégory, elle n'a vu que le toit d'une maison. C'est vrai, cela les gendarmes ne le savaient pas et ils n'ont pas pu l'inventer.

(...)

Pour nous, tout accuse Laroche. Muriel d'abord et surtout Muriel, mais d'autres faits aussi. Par exemple, quand les gendarmes ont perquisitionné chez lui, dans son pavillon à Aumontzey, ils ont découvert une longue vue. Rien de ce qui se passait chez mes beaux-parents ne pouvait lui échapper. Coïncidence, le "corbeau" aussi voyait tout chez mes beaux-parents puisqu'il leur faisait des descriptions précises par téléphone. Le "corbeau" entrecoupait aussi ses messages de bribes de chansons : "Chef, un p'tit coup on a soif" ou "Marie, j'ai le mal de toi". Laroche possédait ces disques.

- C'est pour les soirées entre copains, a répondu Laroche.

Quant à l'écriture, parlons-en. Laroche refusait d'écrire normalement, "en attaché". Il affirmait ne savoir rédiger qu'en "script", c'est-à-dire comme imprimé dans les journaux, les lettres séparées les unes des autres. En fait, il mentait : les gendarmes sont tombés sur des lettres qu'il avait écrites à Marie-Ange, sa femme : "C'est quand même pas votre femme qui s'envoie des lettres à elle-même ?", ont-ils ironisé. Vous voyez bien que vous pouvez écrire comme tout le monde !"

Tous les prétextes lui étaient bons pour échapper à l'épreuve de la dictée. Il invoquait même jusqu'à la couleur de l'encre pour se dérober. Il ne voulait pas de stylo bleu, affirmant qu'il n'utilisait que de l'encre noire. C'est mieux qu'un détail quand on sait que, comme par hasard, "le corbeau", lui, composait ses textes en bleu.

Et s'il n'y avait que ça...

Mais il y a aussi la seringue avec l'ampoule d'insuline découvertes à Docelles. L'insuline, indispensable aux diabétiques, peut se révéler un poison mortel pour les autres.

En cherchant dans la famille proche, les enquêteurs n'ont découvert qu'une grande diabétique : Madame Bolle, mère de Muriel et de Marie-Ange, donc la belle-mère de Laroche. Chez eux, tout le monde était au courant des effets de l'insuline. Le médecin les avait prévenus : "Surtout, faites bien attention à ne pas la laisser traîner. Prenez garde à ce que des enfants ne jouent pas avec. Cela pourrait entraîner la mort. C'est très dangereux..."

J'ai appris qu'il y avait eu, comme ils disent, une bataille d'experts entre celui de Nancy le légiste, et celui de Paris le toxicologue. J'ai eu l'impression que l'un voulait être plus fort que l'autre, mais en attendant, ce qui est sûr c'est qu'aujourd'hui, un an et demi est passé et je ne sais toujours pas comment mon petit garçon est mort.

Ce que je sais, en revanche, c'est que son assassin l'a jeté vivant dans la Vologne. Grégory n'est pas mort noyé, car il n'y avait que très peu d'eau dans ses poumons. Il ne portait pas d'ecchymoses sur le visage ni sur le corps. Il n'avait donc pas été battu. Il ne s'est pas débattu non plus. Ses traits étaient sereins. Il n'a probablement pas eu peur. A l'évidence on a dû le rendre inconscient, comateux, dans le même état que celui qu'aurait pu provoquer une injection d'insuline...

(...)

Mais ces auditions (ndlr celles des cassettes de Jean Ker) nous réserveront de bien désagréables confirmations ou surprises. Grâce à elles, nous découvrons comment Laroche savait tout de la vie des Villemin. Si la longue vue trouvée chez lui lui permettait de surveiller et de détailler la maison de mes beaux-parents, elle ne pouvait évidemment pas lui faire entendre leurs conversations. Son oreille chez les Villemin, c'était Michel, le frère de Jean-Marie.

Michel racontait tout à son copain Bernard.

Il n'avait pas de secret pour lui. C'est à lui qu'il se confiait.

Laroche, qui le considérait comme un frère, avait mal pour lui. Marie-Ange, elle-même, a reconnu que Michel et sa femme Ginette leur faisaient des confidences. Ils étaient jaloux de nous. Ils nous critiquaient pour un rien mais surtout parce que nous avions fait construire notre maison. A croire qu'il leur était insupportable de nous voir heureux.

Arrivés à ce moment des enregistrements de Jean Ker, on s'est regardé, Jean-Marie et moi, et la même idée nous a traversé l'esprit en même temps: et si Michel, Ginette et Laroche étaient de mèche ? Peut-être pas jusqu'à l'assassinat, bien sûr, mais au moins pour ces deux années terribles pendant lesquelles le corbeau ne nous avait pas lâchés.

Et puis, sur les bandes, on a entendu la transcription de ce qu'a dit Muriel aux gendarmes. Son témoignage qui accuse Bernard Laroche est simple et sans équivoque. Elle était avec Bernard Laroche quand Grégory a été enlevé. Elle relira sa déposition, elle la répétera au juge Lambert en tête à tête. Elle dira qu'elle ne pouvait plus garder le silence, ce terrible secret lui pesait et enfin elle reconnaîtra qu'elle se sent soulagée. Le docteur Georges Rousseau viendra l'examiner dans la gendarmerie de Bruyères et le confirmera.

Evidemment ensuite elle sera reprise en main par sa famille... Pourquoi Lambert l'a-t-il renvoyée chez elle ?

- ça peut plus durer, ça peut plus durer. Il faut absolument que je coince ce salaud de Laroche !

C'était l'idée fixe de Jean-Marie."

in "Laissez-moi vous dire" de Christine Villemin.

"Le livre en lui-même ne m'a pas laissé un mauvais souvenir. La jeune femme qui l'a écrit était sympathique. Elle m'a interrogée pendant deux jours. J'ai parlé franchement de tout. Quand elle m'a envoyé le manuscrit, elle avait glissé un mot où elle avait écrit : "J'ai pleuré vos larmes". Elle avait été convaincue. Notre vérité était résumée dans le livre, même s'il était écrit par une autre que moi. Nous avons choisi des photos dans l'album. Mais pour la couverture et pour Match une équipe a débarqué à Petitmont avec un maquilleur,  une habilleuse... J'étais archimaquillée. Devant la glace, je disais à ma soeur :"J'ai l'air d'une pouffiasse. Si Jean-Marie me voyait !" Mais Me Garaud me disait : "Allez-y ! C'est bon pour Jean-Marie..."

in "Le seize octobre" de Jean-Marie et Christine Villemin.

Affaire Gregory. Paroles de Christine Villemin....

Publié dans L'espiègle Lili

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