31 juillet...

Publié le par Liliane Langellier

« Rien n’empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur »

André Gide

Il fait chaud à Chaudon ce matin-là…

Je me suis levée discrètement, j’ai chaussé mes petites Repetto roses, direction la cave…

En fait Jeannette a déjà organisé son atelier sous la tonnelle.

Les bouquets des petites filles d’honneur sont sagement alignés sur la table.

Bleus et blancs, comme leurs tenues.

Jeannette est nerveuse.

Pensez ! Marier sa fille unique !

Tout doit être plus que parfait.

La robe a été confectionnée par une couturière très douée chez Pronuptia. Un modèle unique. Mais pas vraiment le modèle que je souhaitais. Car mes désirs de Scarlett O’Hara : robe juponnée très large, resserrée à la taille par une ceinture de velours bleu marine ont dû être abandonnés.

Une jeune fille bien se marie tout en blanc point barre. La couleur ne se négocie pas.

Alors la robe est toute blanche. En totale broderie anglaise. Avec des petites manches ballon. Un col Claudine. Et un délicieux noeud ceinture en tulle doublé à la taille. C’est mon amie Chouket qui l’a dessinée.

Elle a aussi l’ébauche d’une traîne.

Le choix de la coiffure s’est révélé délicat….

Granny voulait un long voile traditionnel et Jeannette un chapeau.

Elles se sont accordées pour un chapeau Lanvin, léger, très léger, orné d’un voile qui descend jusqu’à terre.

Granny…

Ce sera son dernier grand bonheur.

Le mariage de son unique petite fille dans la maison de famille.

Elle a fait tapisser l’une de ses armoires tout spécialement pour recevoir la robe.

Et ses accessoires : chaussures, gants, chapeau, bourse, etc…

J’ai sacrifié à la coutume « Someting old, something new, something borrowed, something blue »

Je porterai le joli Camé de ma grand-mère Deleporte. J’ai emprunté un mouchoir de dentelle à une cousine. Et j’ai mis un stylo bleu dans ma bourse… Pour le « new » la tenue l’est intégralement. Et les dessous aussi.

Les alliances (comme la bague de fiançailles) avaient été achetées chez Monsieur Obrey, rue Tronchet. Le grand faiseur où se fournissait mon amie Sylvie Devouges-Lancel.

Granny…

Hier soir, elle a fait irruption dans ma chambre de jeune fille. Le visage mi torturé mi amusé. Elle a tournicoté sans but.

Puis a décoché : « Le mariage, c’est comme l’achat d’une paire de chaussures, on doit les essayer avant, et ne pas risquer d’avoir mal aux pieds toute sa vie… »

Je l’ai rassurée : oui, oui, j’ai essayé les chaussures…

Merveilleux temps des non dits romantiques !

Granny…

Louise est une ancienne couturière modiste… Alors pensez !

D’où la coutume de l’armoire spécialement tapissée pour recevoir la robe.

C’est étrange…

Je suis une vraie rebelle mais là j’ai cédé sur tout.

C’est encore le complexe belle famille qui a frappé.

Je veux être triomphante. J’ai une revanche à prendre sur eux. Et notre amour aussi doit être triomphant. De toutes les embûches que ma future belle-mère a  semées sur notre route.

Seul pincement au cœur.

Jean-Pierre ne sera pas là pour le mariage de son frère. Il est parti « faire sa coopération » en tant qu’attaché de presse à l’ambassade de France de Vientiane (Laos).

Mais nous avons échangé de longues lettres où je lui décris les préparatifs de la noce.

Il y aura trois petites filles. Avec le même modèle de robe bleue et la ceinture bleu marine. Deux petits garçons en gilet et pantalons bouffants et un tout petit devant. Laurent, le dernier fils de Mme Golsdchmidt.

Les jeunes filles de la famille seront aussi vêtues de robes longues bleues.

Un vrai mariage de conte de fées.

Pour un vrai conte de fées.

Le mari, a attendu ce 31 juillet, premier jour de sa démobilisation de la Marine nationale pour se marier. Il a bravé sa mère qui voulait le voir se marier en tenue d’apparat.

« Maman, mon mariage, ce n’est pas le défilé du 14 juillet ! »

Pas d’habit. Il a acheté un très joli costume en alpaga noir au Printemps Brummel.

Il est élancé et mince. Avec une longue mèche brune qui lui barre le front, un délicieux sourire et un petit côté Clark Gable.

Je suis petite et potelée. Avec des avant bras d’enfant. Une taille très fine et une poitrine bien dessinée.

Je suis surtout très cambrée. Et c’est ce qui a orienté Jeannette pour le choix de la robe. Pas de provocations !

J’ai les cheveux coupés court, juste un peu plus longs sur la nuque.

J’ai surtout de superbes yeux.

Et Jeannette ne s’est pas remise de me voir porter des lunettes.

Alors pour ce jour unique : pas de lunettes.

Ce qui me permettra de voir mon mariage dans une douce brume ensoleillée (les myopes me comprendront).

Et d'avoir l'air un peu égaré sur les photos du célèbre Studio Francis de Dreux !

... Les bouquets sont prêts.

Pour la réception, Jeannette et Granny ont décidé de faire tout comme le commissaire Bouvier (oui, le patron de la PJ qui habitait Chaudon et qui vient juste de marier l’un de ses fils). Le lunch sera donc concocté par Mr Souriau, le traiteur nogentais en vogue, et se tiendra dans la salle des fêtes de Villemeux. Chaudon ne possède pas encore de salle des fêtes.

Mais, à la sortie de la messe, le vin d’honneur aura lieu dans la superbe grange de pépère Prémartin. Juste derrière l’épicerie de sa fille, Nénette Serniclay.

Le père curé devra l’annoncer à l'église, pour tous les assistants.

La messe…

Nous l’avons soigneusement préparée.

Juste pour la cérémonie, car, au vu des états de service de ma belle-mère, l’abbé Lhotte nous a dispensés de la préparation « jeunes couples ».

J’ai dû toutefois me confesser auprès du prêtre hollandais de mes beaux-parents. L’abbé Houvins. Qui m’a reçue dans son salon avec un petit porto.

Mon Langellier piétinait en bas de chez lui !

Pas de chorale à l’époque. Mais la cathédrale de Chartres s’est dotée de nouvelles orgues. Et un disque vient juste de sortir.

Tradition de Chaudon pour toutes ses jeunes filles, je serai présentée à l’autel de la Vierge. Où je déposerai mon bouquet de mariée.

1 h 30 de messe. Avec l’abbé Lebars venu en renfort de l’abbé Lhotte. Car il a été l’aumônier de mon fiancé.

J’ai demandé une noce à pied. Comme celles de mes grands mères et de mes grandes tantes.

Et c’était non négociable.

Depuis le matin, les fleuristes livrent à pleines voitures. Les brassées de fleurs des confrères de mes parents et des mandataires des Halles. Jamais Chaudon n’a vu un mariage aussi fleuri.

Jeannette et Granny donneront nombre de plantes aux habitantes. Qui, les années suivantes, me le rappelleront joyeusement.

Le bouquet de mariée est confectionné de gypsophile, de fleurs d’oranger (bien sûr, la virginité s’affiche !) et d’autres petites fleurs connues de Jeannette seule. C’est le plus beau bouquet qu’elle ait jamais réalisé.

Après un rapide passage chez le coiffeur de Dreux (et maquillage), c’est la femme la plus âgée de la famille, la tante Yvonne Chandebois qui me passera ma robe.

Bien sûr, tradition oblige, le marié ne sait rien et n’a rien vu.

Je suis debout dans la cour quand arrive ma belle-mère. Toujours aussi coincée et aimable : « Je voulais t’offrir des fleurs, mais je me suis dit, elle va en avoir tellement ! »

La noce peut commencer !

Mairie d’abord. Tout près. Le jeune maire, malgré les injonctions de Granny, n’a pas écourté ses vacances, et c’est son adjoint, le menuisier Simon qui nous marie.

Le cortège est long très long.

Il va être surtout long à rejoindre le bas du village et son église Saint Médard.

Petit accroc. Le vent se lève et j’ai lâché le bras de papa pour tenir mon chapeau. Papa qui a grommelé : « Si tu recommences, je te plante là ! »

Sur la photo à l’entrée de l’église, papa ressemble à un parrain mafieux !

Nous avons deux témoins.

Mon Langellier a choisi mon cousin avocat Jean-Pierre. Et moi, mon meilleur ami Philippe. Qui arbore une superbe tunique Bouquin.

C’est d'ailleurs l’avocat qui déclamera les Béatitudes en épître. Je voyais ses effets de manches.

Ma belle-mère va commettre un impair que maman ne lui pardonnera jamais et qui est tellement symptomatique de l’enfer qu’elle nous a fait vivre !

Elle attendra que je sois rentrée et au pied de l’autel pour entrer au bras de son fils. Et oui, dans ce mariage-là, c’est elle qui me donne son fils !

A la fin du (très long) office, l’abbé Lhotte annoncera que le vin d’honneur est offert pour tous à la grange Serniclay.

Son  frère aîné glisse dans l’oreille de maman « Il est sympa, ce curé, de nous offrir le vin d’honneur ! »

Fou rire de la famille.

Il est 16 heures et il commence à faire très chaud dans la grange.

Les gardes champêtres ont trop bu. Maurice Chandebois (Nogent-le-Roi) et Edouard Letellier (Chaudon) commencent à avoir le regard égrillard quand ils m’approchent.

Juste le temps de se rafraîchir et direction Villemeux.

Il y a un orchestre. Qui jouera des valses et des javas. Je vais danser la java (bien comme il faut) avec mon joli témoin Philippe. Un an plus tôt, il me demandait en mariage.

Mes amis de fac sont là. Alain a une nouvelle petite amie, Nouchka. Ravissante. Qui s’est affublée d’une perruque rousse et d’une longue robe transparente fleurie. J’ai le temps d’entendre papa déclarer : « Dix ans de ma vie pour coucher avec elle » ! Excès de noce !

Et puis il y a eu cette horrible coutume : la jarretière de la mariée mise aux enchères. C’est un oncle de mon Langellier, Henri, qui mène le bal.

Cela dit, la somme nous a payé notre voyage de noces !

Vers 3 heures du matin, je n’en peux plus et j’ai atrocement mal aux pieds.

Mon jeune époux m’enlève discrètement, direction un hôtel de Maintenon. Personne ne nous a suivis et c’est mieux ainsi.

Philippe me racontera le lendemain qu’il est rentré sur le coup de cinq heures avec papa. La voiture tenait toute la route. Et quand mon père l’a vu dormir dans le salon, le dimanche matin, il lui a décoché « Mais vous êtes qui, vous ? »

Le traiteur a prévu des restes de banquet pour aller, le dimanche, déjeuner au bord de l’Eure.

Je porte une mini jupe blanche avec un petit haut de marin manches ballon ravissant. C'est le tout début Marité et François Girbaud.

J’ai soif. Et je dis sottement que j’ai envie d’une menthe à l’eau.

Ma belle mère rétorque : »Elle est enceinte ! »

Et oui, c’est aussi ça les joies d’une noce familiale !

La suite lui prouvera, hélas,  qu’elle avait bien tort…

Liliane Langellier

La photo officielle.

La photo officielle.

L'engagement.

L'engagement.

Le "kiss"...

Le "kiss"...

Publié dans L'espiègle Lili

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