Mémé Violette

Publié le par Liliane Langellier

Je ne sais rien d’elle… Ou alors si peu…

Elle est entrée dans ma vie alors qu’elle avait déjà 60 ans. Mais qu’elle en paraissait bien plus…

Elle est sortie de ma vie alors que j’allais avoir 7 ans… L’âge de raison.

Et puis, brusquement, après le trou dans ma vie en février dernier, j’ai eu envie de chercher, de comprendre…

Alors j'ai cherché et j'ai compris...

Elle est née en février 1887. Le 18. A Roubaix.

Son père, Jean-Baptiste Rogé, était contremaître de peignage.

L’industrie de la laine était florissante à Roubaix en ce temps-là.

Marie Fortunée Buse, sa mère, était simple ménagère.

A-t-elle eu des frères et sœurs ?

Je lui en connais au moins deux : l’oncle Cyril et le papa de Jeanjean. Et une sœur : Marie.

Mais j’ai découvert un lourd secret…

Secret que mon père, comme il aimait à le raconter, n’a connu que le jour où ils ont célébré leurs 20 ans de mariage : le 16 avril 1930…

Papa, lui, avait 21 ans tout ronds !

Ainsi Marthe a été fille mère !

Ce qui, à l’époque n’était pas rien…

Mon grand père n’a reconnu l’enfant que lors de leur mariage.

Ainsi Marthe a-t-elle été grosse en cachette… Comme elle l’a pu.

Ainsi Fernand (mon père) a-t-il été conçu aux alentours de juin 1908.

De juin 1908 au 16 avril 1910, soit de 21 à 23 ans, elle a supporté l’épreuve d’être fille mère.

Marthe travaillait aussi dans la laine, puisqu’elle était éplucheuse.

L’Eglise était toute puissante dans ces familles du Nord : comme en témoigne cette citation de Prouvost : «Dans chacune de nos cités des Flandres – maritime et wallonne – l’Eglise nous enseigne la fidélité aux traditions religieuses, le Beffroi affirme l’attachement aux libertés communales, toutes les productions des lettres et des arts nous démontrent le respect de la foi jurée, le culte du beau, l’amour du bien, la fierté du devoir accompli. »

Imaginez un instant la pauvrette serrant sa ceinture pour que sa grossesse ne se devine pas à l’usine !!!

Enfin le 16 avril 1910 tout rentre dans l’ordre : Fernand épouse Marthe et reconnait son fils Fernand Théophile.

Tout rentre dans l’ordre mais pas pour longtemps…

Août 1914 Fernand est appelé à combattre l’ennemi.

Et elle sera longue sa guerre : du 3 août 1914 au 22 mars 1919.

Il avait été cocher. Puis conducteur (de tram je suppose ?)

Jamais imprimeur comme on me l’avait raconté…

Mais cela n’empêche pas Marthe et son gamin Fernand d’être parmi les populations déplacées qui ont été jetées dans les trains en 1916.

Marthe avait tout juste 29 ans. Un mari au Front. Un enfant à nourrir et une expulsion pour nulle part.

Marthe avait une sœur : Marie.

Comme dans l’Evangile.

Oui, une sœur Marie. Bien bourgeoise. Bien établie.

Une sœur qui refusera de les accueillir quand ils débarqueront chez elle à Boulogne Billancourt. Mais qui leur refilera l’adresse du bon docteur Fidon.

Qui cherchait justement une gouvernante.

De 1916 à 1919, ils ont tout au moins été logés et nourris. Et le petit bambin blond en a profité pour acquérir ses premières connaissances d’infirmier.

Donc, pendant deux ans, un enfant pour elle toute seule.

Puis pendant presque 5 ans (1914-1919) un enfant à élever seule.

Quand le grand père est rentré de sa guerre, je ne sais pas où il a embauché : la Régie Renault ? L’imprimerie ? Mystère.

A 11 ans, donc en 1920, juste après son certificat d’études, Fernand le petit rentre comme groom chez Renault.

Y a-t-il rejoint son père ?

Je sais juste qu’en 1921 ils habitaient 124 avenue Edouard Vaillant. A Boulogne, bien sûr. Près de la place Marcel Sembat.

C’est ainsi que Fernand repérera une jolie petite fleuriste avec sa voiture des quatre saisons : Jeannette.

Ils se marieront en 1933. Et habiteront chez les parents Deleporte.

Une torture pour Jeannette. Car son jeune mari sortait avec sa mère et laissait la jeune épousée – qui assumait tous les repas – à la maison.

Vite, il a fallu vite trouver une chambre pour vivre enfin chez soi.

Et puis, comme toutes les familles françaises, leurs vies ont été rythmées par les guerres.

1939. C’est au tour de Fernand le petit de partir.

Ils sont mariés depuis 6 ans. Ils n’ont toujours pas d’enfants. Le couple est cahotant.

Jeannette me l’a souvent raconté cet attachement maladif de son mari pour sa mère.

Mais à l’époque point de psychanalyse !

Un fils unique qui avait vécu seul avec sa mère de l’âge de 5 ans à celui de 10 ans. Les années primordiales. Celles qui forment une enfance…

1940. La débâcle. Fernand est fait prisonnier.

Il s’évadera par trois fois. La troisième sera la bonne.

Il est rentré à Boulogne quand son père décède en décembre 1941. Dans d’atroces souffrances. Des suites du gaz ypérite dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs.

En 1941 Mémé Violette, enfin Marthe, elle a 54 ans.

Elle est veuve. Avec un enfant unique.

Et pourtant elle tient à leur mariage, Mémé Violette, car c’est elle qui, en 1946, plaidera la cause de son fils, que Jeannette veut quitter. Le petit Fernand a une maitresse de 16 ans. Et c’en est trop pour la jolie fleuriste…

1947. Ils se sont réconciliés. Je viens au monde.

J’ai un très vague souvenir d’une dame peu coquette. Avec un long manteau noir. Et des robes qui en dépassent.

Elle est à la maison tous les jours… Parce qu’avec le commerce et la petite…

Ah j’allais oublier une anecdote. Fernand raccompagnait toujours sa mère quand elle restait à dîner le soir. Route de la Reine / Avenue Edouard Vaillant par le boulevard Jean Jaurès.

Et ce soir là (le 3 mars 1942 ? le 4 avril ?) Mémé Violette lève la tête et trouve ravissantes toutes ces petites lumières qui descendent du ciel. « Des bombes », hurle Fernand, et ils ont juste le temps de regagner la cave de la boutique de fleurs.

C’est le terrible bombardement du Pont de Sèvres.

Mémé Violette est de toutes les vacances. De toutes les fêtes.

Elle est effacée. Timide. Mais redoutablement attachée à son fils.

Et puis, à l’été 1953, c’est la maladie. Le cancer qui va l’emporter sur son lit de l’hôpital Corentin Celton d’Issy les Moulineaux.

Fernand arrivera trop tard... Devant un lit vide.

Je vais avoir 7 ans. L’âge de raison…

J’écoute tout… Je vois tout…

Et c’est la première fois que je verrai pleurer mon père. La tête dans ses mains, les coudes sur la toile cirée de la table de la salle à manger.

Une mère…

On n’en a qu’une…

Et celle-là, il l’avait eu si longtemps pour lui tout seul !

Elle aimait les violettes.

Chaque anniversaire Fernand lui en portait au cimetière (Février, le mois des violettes)…

Je ne sais pas grand-chose d’elle…

Mais elle aimait les violettes…

Février…

Liliane Langellier

Mémé Violette

Publié dans L'espiègle Lili

Commenter cet article