L'interne m'a tuer

Publié le par Liliane Langellier

C’était l’été indien.

Les jardins de l’hôpital franco musulman s’étiraient, comme des chats voluptueux, sous ces dernières chaleurs.

Les arbres avaient organisé un concours de feuilles. Toutes plus jolies dans leurs couleurs. Les oiseaux y chantaient. Ils étaient si nombreux et ils menaient la danse.

Un mois plus tôt. Ma vie, nos vies avaient basculé. Nous avions tout. La jeunesse, l’avenir, l’espoir. Et le chirurgien avait tout balayé d’un geste de la main. L’horreur de ce mot de six lettres. Balancé sans pudeur à travers son bureau. Ce mot qui engendrait la peur, la souffrance et la mort.

J’avais la rage. J’étais anéantie. Mais j’avais la rage. Celle de combattre. Celle de vivre. Celle de continuer.

La rage et l’amour donnent toutes les audaces. Je les ai eues. J’ai su marcher sans trembler, sous prétexte de dossiers à récupérer, jusqu’au bureau de mon confrère. Rubrique Sciences. Je n’y entrais jamais. Mais je le connaissais. Je me suis assise et j’ai raconté. La gravité. L’urgence. Il a tout compris. Tout de suite. Lui aussi me connaissait.

Et c’est ainsi qu’après le long ruban du périphérique, nous avons pu atteindre son bureau. Dans cet hôpital. Dans ce service. Je le connaissais de nom. Je savais que Jacques Brel s’était éteint. Là. Dans l’une de ces chambres. Mais je savais aussi que c’était le meilleur. L’espoir le plus fou. La dernière aventure.

Le professeur était humain. L’équipe était à son image. Quand ils ont commencé son traitement, il m’arrivait de le croiser. Et de partager quelques mots. Ils résonnent encore à mes oreilles : « Chaque matin, je me lève et je me dis, je l’aurai, le crabe ! »

Mon quotidien avait basculé. Lui aussi. J’avais négocié trois heures pour le repas. Seul moment où le périphérique était fluide. Je les rattrapais consciencieusement le soir. On m’avait accordé une place de parking spéciale, près de celles des grands directeurs, pour que je puisse partir très vite, si nécessaire.

C’était l’été indien. Nous étions un petit groupe et nous avions pique-niqué dans sa chambre. Un petit vin bien frais et quelques cochonnailles. Mais du meilleur. Nous avions plaisanté et ri. C’est ainsi que l’on tue les heures graves.

C’était l’été indien. J’étais restée après les autres. Pour voler un peu d’intimité. A ce temps que nous n’avions plus. A ce couple que nous ne vivions plus. A ce futur que nous ne conjuguions plus.

Je veillais toujours à être jolie. A porter des couleurs joyeuses. A peindre un sourire sur ma face. Les pires actes de la pièce, je me les jouais en solo. Dans notre grand appartement désert. Alors que la nuit tombait sur Paris.

C’était l’été indien. Je sortais et je n’ai pas tout de suite capté sa présence. Mais, lui, il m’attendait. Je me souviens d’un détail incongru : j’avais mon joli panier sénégalais très coloré à la main. Dans lequel je rapportais les restes du festin.

Cet interne-là, je le connaissais de vue. Je le croisais dans sa chambre. Il avait une petite boucle dans l’oreille gauche et il lisait « Libé ».

Il s’est posé sur mon passage. Comme un corbeau dans un sillon. Et il a tiré ses mots à bout portant.

« Vous avez l’air joyeux. Mais je me demande si vous faites bien la différence entre tuberculose et cancer du poumon ? »

Moi, si vive, cela m’a pris quelques temps pour comprendre l’intention de sa phrase. Il ne m’en a laissé aucun temps, d’ailleurs. Car il a enchaîné : « Il va mieux, n’est-ce pas ? Il réagit bien aux traitements. Mais dans six mois, il rechutera. Et ce sera fini. »

J’ai eu le souffle coupé. Les racines qui me poussaient aux pieds. Et puis la rage est montée.

Non, non, je ne pouvais pas laisser faire. Je l’ai dit. Je l’ai peut-être crié. Et je l’ai flanqué dans l’ascenseur. Lui jurant qu’il ne terminerait pas son internat. Que nous allions immédiatement chez le professeur. Que je le ferais foutre dehors. Que je ne le laisserais pas assassiner d’autres familles. Comme ça. Pour le plaisir. Que je vivais au jour le jour. Et qu’il venait de casser mes forces pour mon quotidien.

Puis je me suis souvenue. Du sourire de mon époux quand cet interne rentrait dans sa chambre. Des petits moments de vie qu’il lui apportait avec son « Libé » sous le bras. Et ses nouvelles du monde.

J’ai arrêté l’ascenseur entre deux étages. Il était livide. Je transpirais.

J’ai dit peu de mots. Mais ils furent cinglants. A la hauteur de ma douleur. Je lui ai arraché la promesse de ne plus assassiner ainsi les familles. Je lui ai demandé de ne jamais le trouver sur mon passage. J’avais envie de vomir. Sur lui. Mais aussi de vomir ma vie qu’il venait de trancher.

Il a bien fallu repartir. Pilotage automatique. Conduire la voiture. Reprendre le travail. Sourire. Et surtout ne pas dire. Ne pas partager la douleur de ces mots. Les prononcer c’était les rendre réels. C’était les accepter. C’était déjà les vivre.

Mais j’avais perdu mon innocence. Je savais déjà.

Que c’était notre dernier Noël. Il fut le plus beau. Son dernier anniversaire en janvier. Que nous fêtâmes en tête à tête.

Je savais déjà. Le premier mars était le premier jour du sixième mois. Je me vois encore rue Rambuteau aller acheter une sole. Et être obligée de m’appuyer au mur de la boutique pour ne pas tomber.

L’interne ne s’était pas trompé. Une semaine avant le printemps. Les oiseaux étaient revenus. Et il est parti. Un vilain samedi après-midi.

Quand j’ai appelé l’hôpital pour leur annoncer. Je suis certaine que c’était sa voix. La voix de l’assassin. Car en cet été indien, l’interne m’a tuer.

Liliane Langellier

L'interne m'a tuer

Publié dans L'espiègle Lili

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A 04/02/2017 11:16

Je pleure...