Tom le chien...

Publié le par Liliane Langellier

                               "Douces poésies de ces compagnons de nos muettes attentes."

                                                              Colette (La paix des bêtes)

La photo, elle, n’a pas vieilli…

Mais oui, c’est « La Louise » à Chaudon.

Juste du côté de la véranda. Face à la fenêtre du studio.

Avec les deux petits voisins : Christiane et Christian Laplanche.

Et avec…

Avec Tom le chien.

Il devait faire chaud.

La petite fille arbore un short et un débardeur. Qui laisse montrer ses formes naissantes.

Elle est plus grande que les deux autres enfants.

En route pour sa vie de femme.

Elle a cette sale habitude, comme si cela pesait trop pour elle, elle a la sale habitude de pencher la tête un peu vers la droite.

Lui, il est devant, la gueule grande ouverte, presque un sourire de chien.

Joyeux avec ces trois enfants.

Tom le chien…

Tom le chien était un croisement issu d’un malinois et d’un berger allemand.

Il est arrivé dans leurs vies quelques années auparavant.

C’était un autre genre de panique à bord.

Comme seule la famille Majorel pouvait en avoir le secret !

Yvonne, l’aînée des filles du troisième mariage de Pamphile Majorel avec Elisa Gantner, Yvonne, venait de passer de vie à trépas.

Une violente crise d’urémie.

Yvonne savait que son taux d’urée était limite, mais toujours autoritaire elle n’avait jamais voulu se faire suivre médicalement, alors…

Yvonne était de loin la plus belle des quatre filles.

La plus autoritaire aussi.

Un jour où Pamphile était occupé ailleurs, elle avait entraîné Jeannette dans le restaurant et lui avait fait absorber un énorme pot de confitures. De ceux dont se servent les restaurateurs

Le résultat ne s’était pas fait attendre et Jeannette avait bien failli y passer.

Yvonne…

La tante mythique. Celle qui avait présenté Fernand à Jeannette.

Un jour où Jeannette sanglotant fort dans le petit café, pour cause de rupture avec un joli Jean, un jour où Jeannette avait apprécié les bras consolateurs du joli blond poupon aux lèvres prometteuses.

Et oui, Gabin, la sensualité en plus…

Yvonne, la grande prêtresse de la famille.

Celle qui, lors de la confection du colis mensuel pour leur frère André, prisonnier en Allemagne, celle qui avait osé rembarrer Simone. Qui n’apportait, comme contribution personnelle, qu’une maigre boite de sardines :

« Garde tout. Ici, on donne avec le coeur ou on ne donne rien ! »

Simone était sans aucun doute la mieux mariée et la plus riche des sœurs Majorel.

Et en tant qu'aînée personne ne la contrariait.

Yvonne et son mari, Jojo.

Un surnom juste pour ne pas le confondre avec l’autre beau-frère, Georges.

La petite fille avait déjà du goût pour les hommes, et l’oncle Jojo la troublait parfois.

Un vrai acteur hollywoodien. Avec de la douceur à revendre.

Les cheveux jetés en arrière et des grands yeux de filles.

Donc Yvonne était partie.

Jeannette et les autres avaient revêtu le noir du deuil et Jojo était invité chaque mercredi soir à dîner chez Jeannette Fleurs.

Un dîner pour les divorcés, les veufs, les célibataires, un dîner que Jeannette animait de toute sa grâce.

Ce mercredi soir là, l’oncle Jojo avait l’âme en peine.

Seul à son épicerie de luxe; il était obligé de se séparer de Tom, le chien fétiche d’Yvonne.

Le bon cœur de Jeannette ne fit qu’un saut : on allait l’adopter. Un chien c’est nécessaire avec une boutique…

Et puis au cas où... Il y avait toujours les deux petites cours de derrière.

Ainsi Tom le chien intégra-t-il la ménagerie du 93 route de la reine.

Tom avait deux particularités.

Il portait lui-même dans sa gueule la laisse qui aurait du plutôt le tenir quand on le sortait.

Et il avait un amour fou pour les enfants.

Avec la petite fille, ce fut l’amour au premier coup d’œil.

La passion quasiment…

Ainsi quand, devenue trop odieuse, Fernand la menaçait d’une gifle, Tom sautait illico au poignet de son maître : avertissement.

La petite fille en faisait tout ce qu’elle voulait de Tom le chien.

Pour preuve le jour des oreillons…

En vacances au Petit Massy, un mois de mai torride, la petite fille était allée avec tante Simone à pied jusqu’à Longjumeau. Histoire d’acheter une délicieuse glace en cornet.

Sur le chemin du retour, Tante Simone s’aperçut que l’une des joues de l’enfant avait enflé de façon inquiétante…

Allo Boulogne, Papa, Tonton médecin, le tout pour un diagnostic très clair : les oreillons.

Obligation de garder la chambre et de subir des emplâtres.

Isolée au deuxième étage, dans la chambre de ses parents, la petite fille eut une idée géniale. Faire au pauvre Tom ce qu’on lui faisait chaque jour : un emplâtre.

Aussitôt dit aussitôt fait.

Des bandes Velpeau pour tenir le tout. Et voilà le chien à oreillons…

Papa n’a pas été content.

Mais alors pas du tout content.

D’autant plus que rien n’allait en ce 13 mai 1958… Les transistors grésillaient de mauvaises nouvelles…

Cela bardait sec à Alger…

Pas bon pour le commerce tout ça.

Et voilà cette gamine, qui, du haut de ses 10 ans, colle les poils du chien de son horrible emplâtre !

Raser un Malinois, ce fut toute une affaire !!!

Heureusement Tom le chien n’était pas rancunier….

Il a bien fait car...

Il a coulé des jours heureux route de la reine…

Pendant les vacances en Autriche, c’est Jacqueline, la bonne qui l’hébergeait chez elle.

Les seules vacances avec lui furent celles volées à la montagne, et passées à Plestin les Grèves…

Le flux et le reflux, les marées qui libéraient le sable, quel terrain de jeu pour Tom le chien.

Chez Jeannette Fleurs, il a coulé presque 8 années de bonheur tranquille.

Il fut malade très peu de temps.

Mais il eut le mauvais goût de mourir la veille du premier bac.

Un coup à se faire recaler.

Un coup à avoir les yeux bien rouges pour se présenter à l’examen…

Mais c’est sûr….

Dans le paradis pour chiens…

Dans le paradis pour chiens, il court encore, la laisse entre les crocs, ivre de joie et de liberté…

Léger…

Oui juste léger comme un souvenir d’enfant dans la brume d'un petit matin d'hiver.

Liliane Langellier

Tom le chien...

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