Gut et Louise...

Publié le par La Piste de Lormaye

Je les ai toujours connus…

Mais il y eut bien une toute première fois…

Dans mon souvenir, « Gut » était grand. Imposant. Les cheveux blancs très fournis, jetés à l’arrière, et, en bataille.

Un véritable intellectuel de gauche. Un pur du parti communiste de la bonne époque.

A Chaudon, au 21 Grande Rue, il tenait ses réunions de cellules dans la grande cuisine. Sauf le jour où Louise décida qu’un ancien taulard ne pénétrerait jamais dans sa maison et qu’elle les obligea à se réunir à l'extérieur sous la tonnelle.

Il avait un rôle important au sein du parti. Je pense même qu’il a fondé les premières cellules en Eure-et-Loir. Mais cela me reste encore à prouver…

Il était parti en 1923 à Saint Petersbourg. En tant qu’ingénieur en électricité. Dans le cadre du Trust (Electro-Trust), un échange de savoirs faire entre les usines européennes et la Russie.

Pour ce faire, il avait appris le russe. Qu’il parlait couramment. Et avait étudié la littérature et le théâtre russe.

Je tiens sans doute de lui mon goût pour Tchekhov… Pas une seule fois où je n’ai vu « La cerisaie » sans penser à lui…

Saint Petersbourg s’appelait Petrograd (Петроград) quand il y est arrivé. Puis Leningrad après la mort de Lénine en 1924.

Comme en témoigne sa lettre (Léningrad/Chaudon) à Louise le 15 mars 1924 :

« C’est un hiver froid mais très sain, car très sec. Il est tellement tombé de neige depuis trois mois que l’on craint de grosses inondations si le dégel a lieu rapidement. (…) Dimanche dernier nous avons été voir le musée de la Révolution : Le Palais d’Hiver. C’était réellement un palais d’hiver : il y faisait si froid que nous avons été obligés de partir mais j’y retournerai avec toi car il y a une salle réservée à la Commune de Paris (1871). Du point de vue documentation c’est intéressant. (…)Mardi dernier il y avait jour de repos : Mort du Tzarism. Mardi prochain il en sera de même pour l’anniversaire de la Commune de Paris et la semaine d’après, la dernière de Mars, il y a un jour de repos pour une fête religieuse : L’Annonciation. Cette fête m’étonne mais il parait qu’elle a toujours été fêtée. »

Louise a voyagé une semaine entière dans le transsibérien pour aller le retrouver.

J’ai encore en mémoire tous les mots de ses récits…

Mais commençons par le commencement.

Parmi les enfants Majorel, Germaine (1908), Maurice (1910) et Jeannette (1912) ont été élevés au bon air de la campagne à Chaudon par Marie Julienne Chandebois.

Marie Julienne, de son côté, avait eu 6 enfants. Sa fille aînée s’appelait Louise.

Louise (née le 28/2/1884) avait épousé à Chaudon, le 8 juillet 1905, un jeune homme de Lormaye, plein d’avenir : Auguste Courtois (né le 3/9/1880).

De cette union, devait naître en novembre 1908 une petite fille Colette. Qui ne vécut que 17 jours.

Auguste et Louise habitaient à l’époque à Boulogne Billancourt au 150 boulevard de Strasbourg (actuel Boulevard Jean Jaurès). Tandis que le grand père Majorel tenait son restaurant, lui, au 97 route de Versailles (actuelle avenue Edouard Vaillant). Soit à un bloc de distance !

Cela a dû faciliter le rapprochement… D’autant plus que Juliette Foy, la deuxième épouse de Jean Pamphile Majorel (morte en avril 1904) était née en Eure-et-Loir (Châteaudun) et que ses parents habitaient à Marboué.

C'est sûr, les deux familles Chandebois et Majorel se connaissaient.

Aussi quand Louise perdit sa petite Colette, elle reporta tout son amour maternel sur les deux petites filles en garde chez sa maman : Germaine et Jeannette.

Les deux sœurs ne se quittaient pas… A l’âge de 17 ans (1929 ?), elles prirent le train pour venir voir les Chandebois. Jeannette racontait à qui voulait bien l’entendre qu’elles avaient essuyé leur rouge à lèvres en arrivant à la petite gare de Chaudon car la Tante Jeanne clamait partout que l’institutrice, avec ses lèvres peintes, l'institutrice était une femme de mauvaise vie !

Auguste Courtois, après un service militaire à Verdun en 1904, Auguste Courtois avait notamment embauché en février 1909 en tant que chef d’atelier aux Aéroplanes Voisin (34 Quai du Point-du-Jour à Boulogne Billancourt).

Il avait dû se spécialiser dans l’aviation puisque j’ai retrouvé un certificat de travail de l’Hôtel du Grand-Chef de Mondorf au Luxembourg en date du 19 juin 1910, où il est écrit qu’Auguste avait participé aux semaines d’aviation de Düsseldorf, Berlin, Munich et Mondorf…

L’électricité… L’aviation... Les voyages…

J'attends plus de précisions sur "sa" guerre. Car je n'ai pas pu avoir accès à son Registre Matricule. Paris n'a toujours pas numérisé ses registres matricules !

Louise – quant à elle – était une parfaite maîtresse de maison. Une grande femme longiligne aux cheveux étrangement crépus… Une couturière modiste, qui s’appliquait à fabriquer elle-même ses jolies robes et ses étranges chapeaux…

Quand je les ai connus, au début des années cinquante, Gut était déjà à la retraite (1880/1950 = 70 ans).

Ils habitaient au 21 grande rue à Chaudon. Mais passaient les plus durs mois d’hiver à Boulogne, au 93 avenue Pierre Grenier. Dans un studio qu’ils devaient, par la suite, donner à Tante Germaine.

Mamy Louise avait donc un vrai penchant maternel pour Germaine et Jeannette Majorel.

Jusqu’à les considérer comme ses propres filles.

Ce qu’elles lui rendaient bien. Quand Gut a été à la retraite (1880/1940 ? 1945 ?) tous les enfants Majorel continuaient à venir les visiter à Chaudon.

L’été 1954, Jeannette et Fernand (papa et maman) ont déclaré chacun de leur côté un ulcère à l’estomac. Avec obligation de quitter la boutique pour un endroit plus calme.

Pour l’endroit, ce fut "Le Clos Fleuri" à Chaudon. Une pension complète en grande rue. Avec le bon air et la bonne nourriture de Madame Malingue…

Plus aucune trace des ulcères au retour !

A partir de cet été-là, je devais passer tous mes mois de juillet à Chaudon.

Gut était un merveilleux grand père. Très souvent absorbé par son activisme politique. Quelle ne fut d’ailleurs pas sa colère quand j’entrepris un certain été de jeter à la poubelle tous ses petits tracts contre le général De Gaulle !

Il est mort en juin 1962. A l’âge de 82 ans.

Mais, à 80 ans il collait encore des affiches pour le Parti ! Et c’est Papa qui le faisait rentrer de peur d’un tabassage en règle par l’extrême droite !!!

Il était toujours de bonne humeur. Un peu distant sans doute quand il travaillait à son bureau sous la véranda. La colère le prenait parfois et quand il éructait « Nom de Dieu cette bonne femme… » Nous savions tous qu’il fallait faire fissa plafond bas.

Quand il est mort, la tante Jeanne habitait le 21 grande rue depuis environ un an.

Quand il est mort, ce fut, le jour de son enterrement, une longue succession de grosses voitures noires et de couronnes en oeillets rouges. Les huiles du parti, sans doute...

Quand il est mort, Louise avait un curieux bibi de deuil avec trois longs voiles épais.

De leur côté, mes parents ne voulaient pas que cette maison soit vendue à des étrangers… Aussi proposèrent-ils la solution « en viager ».

Une belle somme donnée au départ, puis une rente mensuelle par la suite.

Ainsi Louise put offrir de l’argent immédiatement à ses neveux et nièces.

Aux enfants de Maurice Chandebois d’abord : Paulette Dantan, Denise Curot et Colette Goldschmidt.

Puis à sa nièce préférée, Simone Prémartin, fille de son frère Gabriel Chandebois, mort de déportation en Allemagne.

Et enfin à Huguette, la fille de Berthe.

Les meubles et objets de la maison me furent tous légués devant notaire... J'en connaissais chaque histoire par coeur : du grand samovar au service à bière en opaline rose... Ce geste rendit l'une des nièces particulièrement amère... Elle l'est toujours, d'ailleurs !

Pourtant on peut dire que Louise coula des jours paisibles et à l'abri du besoin à Chaudon. Puisqu’elle ne devait mourir que le 28 octobre 1971. Soit près de dix ans après son Gut.

Juste avant, elle avait eu une vraie grande joie en cet été 1971 puisque je devais me marier en grandes pompes à Chaudon…

Gut et Louise, un couple mythique….

Avec ce parfum de Russie qui se trahissait dans tous les objets de la maison…

Gut et Louise, des vrais grands parents…

Qui ont su remplacer tous ceux que je n’avais pas connus…

Gut et Louise, mes premières grandes frayeurs de petite fille, quand, dans leur chambre, je dormais sous le portrait du grand oncle et que je leur faisais des crises de terreur la nuit. De quoi déranger en urgence le bon docteur Roquin…

Gut et Louise, un parfum d’une enfance à nulle autre pareille…

Parfum entre thé noir fumé et gâteau roulé au cassis… Parfum que je respire toujours…

Qui ne me quittera jamais…

Et que je ne manquerai pas d'emporter avec moi lors du dernier grand voyage…

Gut et Louise…

Liliane Langellier

Le courrier Pétrograd (Петроград) / Chaudon le 5 janvier 1924.

Le courrier Pétrograd (Петроград) / Chaudon le 5 janvier 1924.

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