La boutique...

Publié le par Liliane Langellier

"Il la suivit dans la boutique, laissant entrebâillée la porte dont la moindre bougée ébranlait presque grotesquement un carillon."

                                                             Marguerite Yourcenar

Hier, j’ai scanné l’une de mes anciennes photos…

Je me tiens toute fière – mais quand même un tantinet impertinente – je me tiens dans la boutique.

Dans un superbe costume rose et blanc de Gigi (cf le roman de Colette et le film qui en fut tiré).

C’était Octobre 1968.

J’avais tout pour moi.

J'avais tout juste vingt-et-un ans.

Je débutais mes études rue Soufflot.

Mon petit ami Philippe était beau mais surtout gentil. Et d’une famille qui plaisait à Jeannette.

D’où l’investissement dans ce superbe costume de Gigi. Loué à grands frais chez le meilleur costumier de Paris, rue Cadet.

La soirée avait été chaude. Avec la bande de copains habituels.

Philippe s'était habillé façon homme chic 1900 (avec chapeau melon, si, si…) Philippe avait trop bu. Et il avait été fort malade.

Ce qui me mit en rage…

Aussi quand l’un des joyeux invités me proposa une balade sur sa Harley Davidson, je n’hésitai pas une seconde. Je relevai mes jupons, ajustai mon petit chapeau, et ce fut parti !

Il était 4 heures du matin dans les rues de Paris. Et un autre de mes potes, Didier – costumé en prêtre à soutane – nous suivait à vélo…

Le lendemain matin, Jeannette retrouva le costume avec le jupon tâché de cambouis et les seuls mots qui lui vinrent, furent : « Tu n'es quand même pas monté sur une moto ??? ». Grand silence radio de mon côté.

Folle jeunesse !

Bien loin des SMS, d'Internet, et des banales histoires de coucheries actuelles…

Nous sublimions chaque jour de notre vie.

Des rêves, après l’échec de mai 68, nous en avions bien besoin.

Mais moi, j’étais un peu différente...

J’avais un port d’attache unique : la boutique.

Cette boutique je l’ai connue avant même de naître…

Et c’est d’ailleurs là que j’ai failli naître.

En ce 15 août 1947 à fortes chaleurs, en ce 15 août, Jeannette avait dû rouvrir sa boutique. Cause : un deuil important chez Renault. Et des dizaines de couronnes à livrer.

A l’époque les hauts de couronnes étaient obligatoirement plantés d’orgueilleux glaïeuls.

Alors, à force de bouger dans tous les sens (Jeannette était petite – 1 m 50 environ) et de se surélever sur la pointe des pieds pour garnir les hauts de couronnes…

Arriva donc ce qui devait arriver.

Elle perdit les eaux.

Papa, en bon fils unique, paniqua immédiatement et suggéra tout de go de téléphoner à sa mère.

La répartie de Jeannette ne se fit point attendre : « Appelle plutôt la sage femme, Mademoiselle Brown !!! »

Clinique dans le Bois de Boulogne.

Un jour plus tard, un jour plus tard j’étais là. Alors que ma venue n’était prévue que pour mi-septembre.

Mais mon premier vrai contact avec la boutique fut bien plus douloureux.

Il faut bien le savoir : quand il y a boutique, il y a arrière boutique.

Celle que Zola a si bien décrit dans « Au bonheur des dames ».

Donc contiguë à la boutique se trouvait l’arrière boutique. Vaste pièce toute en longueur avec une grande table calée au mur pour accueillir le trop plein de fleurs.

La porte de l’arrière boutique était – pour faire pratique – toujours ouverte.

Quand j’ai commencé à marcher, les parents ont installé une petite barrière. Qui me permettait de voir sans m’échapper.

C’était sans compter sur mon naturel fougueux.

Alors que les clients avaient envahi la boutique, je parvins à pousser la petite barrière et en un clin d’œil je grimpai dans la vitrine.

Le sol de la vitrine était glissant.

Donc, je glissai.

Et tombai cul par-dessus tête sur les cactus.

Si la suite ne fut pas joyeuse à en croire les cris d’orfraie que je poussai…

La suite fut surtout douloureuse. Et c’est Jeannette qui, armée d’une pince à épiler ôta une à une les épines de cactus.

La boutique…

Dans ma famille tout le monde travaillait.

Pour le 1er mai, Jeannette faisait appel à ses sœurs et belles-sœurs qui composaient les petits bouquets de bonheur dans la salle à manger transformée pour la circonstance en atelier.

A 9 ans j’ai fait mes premières livraisons. Dans un périmètre bien précis délimité par Fernand.

Trop fière d’encaisser mes premiers pourboires…

Le 1er mai…

Le 1er mai c’était la fête à la boutique.

Renée, la maman de Chouket, Renée Rampillon venait aider Maman.

Son mari Maxou assumait une partie des livraisons. L’autre partie était elle confiée à « Monsieur Charles , un fort bel homme, copain d’imprimerie de Papa.

Chouket n’avait, à cette époque, guère de goût pour la vente, mais elle nous rejoignait pour le sacro saint déjeuner.

Une tablée d’environ 15 personnes. Avec des côtes charcutières de chez Charleuf , le charcutier de la rue d’Aguesseau juste en face.

La première fois où mon fiancé obtint un petit rôle à la boutique, la première fois faillit vraiment tourner à la catastrophe.

Jeannette lui avait confié la caisse. Grande preuve de confiance s’il en est pour une boutiquière aveyronnaise !

Mon Langellier nota scrupuleusement les prix et les dénominations diverses des ventes.

Mais il fit quelque chose que personne n’avait prévu. Er surtout que personne n’aurait osé…

A table, la coutume voulait que Jeannette fasse régulièrement référence à une année mythique où les ventes avaient explosé, à table, mon Langellier commit le pire.

Il osa sortir un petit papier sur lequel était inscrite la somme totale des ventes et asséna, après en avoir donné le montant, asséna à la surprise générale : « Ce n’est pas si mal, non ? »

Je crus que mon mariage allait être annulé sur le champ.

Mais c’est Fernand qui vint à son secours. Solidarité mâle oblige !

La boutique…

La boutique c’est aussi le lieu, où, très tôt, j’appris que je plaisais aux hommes…

Avec, quand je fus en âge, une sévère recommandation de Jeannette : « Quand un monsieur te demande ce que tu aimerais te voir offrir comme fleurs, ne cite pas le petit bouquet rond à trois francs six sous, mais entraîne-le vers le lilas et les roses Bacccarat. »

La boutique…

Celle où je me devais d’être chaque 1er janvier, quelque fut tumultueuse la nuit qui avait précédé…

Difficiles les parfums du mimosa ou des jacinthes quand on a fait le foiridon toute la nuit du réveillon !

La boutique…

Le point de ralliement de toute la famille Majorel…

Avec son carillon attaché à la porte d’entrée pour faire venir les vendeurs de l’arrière boutique… Et où mes tantes avaient pour coutume de crier « C’est moi !!! » afin de ne pas déranger !

La boutique…

La joie du dernier Noël avec la folie poinsettias. Nous en vendîmes 200 parce que j’avais su écrire des affichettes vantant l’utilité et les qualités de « l’étoile de Noël ».

La boutique…

Le chagrin de la vendre cet été 1979…

Mais bien vendue…

Car acquise par la paroisse de Boulogne Billancourt pour la transformer en lieu d’accueil et nommée « Le Grenier à Sel ».

Et toujours inchangée sur la Route de la Reine.

La boutique…

Tous ces gens dans les joies et dans les peines…

Naissances, baptêmes, communions, fiançailles, mariages, enterrements, le fleuriste est avant tout l’ami de la famille.

Une anecdote ?

J’en fourmille…

Ce soir d’été très tard…

La voiture de sport du client se gare sur le trottoir. Il entre, tournant ostensiblement les clés de sa voiture autour de son doigt.

Fernand est aux commandes. Je suis en léger recul.

Le client interroge sur les fleurs de saison.

Fernand présente les roses. « Elles ne sont pas fraîches ! »

Puis les œillets « Ils penchent un peu ! »

Enfin, les prétentieux glaïeuls « Ce n’est pas pour une gerbe de course cycliste ! »

Et alors là…

Fi de toute les recommandations aux vendeuses, Fernand ouvre la porte et décoche, mauvais : »Tire-toi… Rien n’est assez beau ici pour toi… Va te faire voir ailleurs… »

Je suis bouche bée. Partagée entre fou rire et consternation.

Mais bon sang que c’est bon et que ça fait du bien…

La boutique…

Celle que j’ai retrouvée, émue, dans le merveilleux roman de Tatiana de Rosnay « Rose ». Où une petite fleuriste se bat contre le sauvage Baron Haussmann qui, "Attila de la ligne droite", détruit, pour asseoir son ambition, tout sur son passage.

La boutique…

Celle que j’ai découverte, émue chez Zola.

Celle du "Bonheur des Dames" dont le grand Emile relate la pesante atmosphère dans sa description de l'arrière boutique de la maison De Barrois.

La boutique…

Celle où j’ai failli naître…

Celle où j’ai appris – au regard des clients – que j’étais femme…

Celle où j’ai connu mes premières amours…

La boutique…

L’auberge espagnole de Jeannette pour tous les membres de sa famille…

La boutique…

Liliane Langellier

Gigi...

Gigi...

La boutique...

Publié dans L'espiègle Lili

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