Chaudon. Passion.

Publié le par Liliane Langellier

                                             « On est de son enfance comme on est d’un pays »

                                                                                    Saint Exupéry

Dédé Delaunay, "notre" fermier de Chaudon, Dédé Delaunay est mort.

Les obsèques ont lieu demain…

Et, pour la première fois, la première fois depuis 16 mois, la toute première fois depuis le début de ma maladie, je vais retourner à l’église…

L’église de Chaudon, bien entendu.

C’est encore un morceau de mon enfance qu'on va enterrer avec lui.

Dédé c’était « mon » fermier. Celui de ma grand-mère. Celui de ma mère.

Leur ferme était installée en grande rue.

A quelques mètres de « La Louise ».

De l’autre côté de la rue.

C’est là que, armée d’une petite laitière en aluminium, c’est là que, chaque jour, j’allais chercher mon lait… Notre lait… Leur lait…

Arlette nous accueillait…

Arlette était jambes nues dans ses bottes. Maigre et noueuse. Un fichu noué sur la tête. Arlette était au cul des vaches.

Elle me versait à la louche ce beau lait encore chaud et mousseux de crème.

Le lait qu’Auguste écrémait soigneusement et dont il gardait si précieusement la crème pour notre gâteau du dimanche.

Sur le rebord de la petite fenêtre de la cuisine…

Aux Delaunay on leur achetait aussi notre poulet dominical.

Et nos œufs de la semaine.

Et puis Arlette…

Arlette c’était la fille du garde champêtre. Edouard Letellier.

Ah... Edouard...

Pour moi, petite parisienne, pour moi les roulements de tambour d’Edouard c’était magique…

Je filais ouvrir la fenêtre pour l’entendre crier « Avis à la population ! »

Oui, c’est vrai, les cérémonies du lait et du tambour enrichissaient la magie de Chaudon.

Mais pas que…

Mon premier souvenir de Chaudon c’est le dessous d’une table.

Celle sous laquelle je me suis cachée parce que j’avais peur.

Parce que la maison était trop grande…

Parce que mes grands parents étaient trop grands…

Et puis, peu à peu, ils m’ont apprivoisée…

Chaudon c’était Pâques et juillet.

Jamais Noël…

Sauf une fois avec une peste de cousine.

Un séjour raté car en-dehors des bonnes dates.

Mais j’attendais toujours Pâques avec ferveur.

Je piétinais..

Pâques, c’était le chemin de croix du vendredi saint dans l’église glaciale avec l’abbé Lothe aux commandes…

Pâques, c’était le bain dans la grande baignoire fumante posée à même le sol de la petite cuisine.

Pâques, c’était les enfants de chœur qui venaient chanter dans la cour. Et qu’on remerciait de quelques piécettes ou d’œufs frais.

Pâques, c’était le petit pont pour aller à l’église, et la découverte des amours des grenouilles dans le petit ru.

Personne n’aurait osé manquer Pâques à Chaudon.

A Päques 1968, quand je suis rentrée de Bournemouth, mon père est venu me chercher à Orly et m’a emmenée directo à Chaudon.

A Pâques 1969, c’est le premier baiser dans ma chambre de jeune fille avec mon futur mari.

Tout n'était que tradition…

Après Noël papa venait chercher Mammie et Gut qui emménageaient chez l’une de mes tantes, avenue Pierre Grenier à Boulogne Billancourt.

Plus de deux mois à être parisiens.

Puis retour à Chaudon une semaine avant Pâques…

Les lits étaient alors aérés. Les draps changés.

Le poêle Godin ronflait dans le salon.

Les cuisinières étaient gavées de charbon dans les deux cuisines….

Chaudon c’était Pâques mais c’était aussi Juillet.

Juste après les prix à la petite école.

Je me souviens de la petite fille toute frisée posant en costume bigouden sous l’arceau des rosiers...  Lourds de fleurs. Juste à l’entrée du jardin de curé.

Juillet à Chaudon c’était aussi la cérémonie des confitures. Celles de gelées de groseille. Dont je guignais l’écume avec gourmandise.

Juillet à Chaudon c’était encore et surtout le 14 juillet. Dans le grand pré à droite à la sortie du village.

Nous emportions nos couvertures. Nos assiettes et nos couverts.

Et, gratuitement à l’époque, on nous servait pâté, fromage, tartelettes du boulanger…  Avec vin à volonté.

Ce qui encombrait quelque peu les fossés environnants de « viande saoule » disait Louise…

Juillet à Chaudon c’est aussi mon premier contact avec Tante Jeanne. Qui était venue habiter une petite chambre à l’étage supérieur de « La Louise ».

Je ne comprenais pas un traître mot de son langage. Mais je découvrais avec ravissement ce beau patois.

Juillet à Chaudon, c’était les jeux organisés sous la tonnelle. Avec les petits voisins Christian et Christiane. Je montais des mini stands comme à la kermesse. Et je faisais payer à Louise et Auguste le droit d’y accéder.

Juillet à Chaudon c’était les bains dans la rivière. Avec mon drôle de petit costume de bain en laine.. Et mon nœud blanc sur la tête…

Que Jeannette m’infligeait comme aux cyclamens et aux azalées qu’elle décorait.

Une seule année il y a eu Chaudon en juin.

Pour la mort d’Auguste…

Les grosses voitures noires qui se succédaient. Les œillets rouges partout. Les trois longs voiles noirs de Louise sur son chapeau qu’elle avait confectionné la veille.

Ses larmes convulsives...

Je me suis échappée…

Oui, en haut de la Côte du Héleau, je me suis échappée pour ne pas voir la mort en face.

Pour crier toute à mon aise ma rage et ma douleur dans le champ juste en face.

Jean-Pierre, mon cousin, m’avait suivie. Enjôlé mais effrayé par une si grande violence.

Premiers amours… Premiers émois…

La Côte du Héleau c’est aussi la longue histoire des obsèques de Monsieur Malingue. Le propriétaire du restaurant « Le Clos Fleuri ».

Celle que nous racontait Edouard, le garde champêtre, quand il avait pris sa drôle de cuite…

« Ah ben c’était si gelé que l'gas Hillion, le garagiste,  il a dit comme ça « Ah bah va-t-y  ben y'aller lui quand même ». Qu’on a descendu le foutu cercueil du corbillard car les chevaux glissaient sur la pente. On en pleurait de rire…  Et qu’on l’a porté à dos d’hommes..»

Aujourd’hui…

Aujourd’hui Il fait froid. Mais il ne gèle pas tant…

Demain je ne sais si j’aurai le courage de monter cette foutue côte pour accompagner Dédé à sa dernière demeure…

Arlette, elle, l’attend de pied ferme.

Elle est partie le 28 février 2009. Un jour de choucroute à la mairie.

C’est là qu’on est venu prévenir Dédé de la mort de sa bien-aimée.

Et puis…

Et puis là-haut il y a tous les miens : Louise et Auguste, Fernand et Jeannette, mon Langellier…

Alors je ne prévois rien…

Je ne prévois rien. Je ferai comme je pourrai.

Je sais que cela va être lourd pour moi.

Très lourd.

Car c’est aux obsèques d'une partie de mon enfance que je vais assister.

Enfance dont il me faut garder bien précieusement les restes…

Images entre les pages jaunies d’un livre que je relis souvent…

Car je veux encore et toujours sentir la bonne odeur de cette enfance-là.

A nulle autre pareille.

Liliane Langellier

La pêche dans l'Eure... Avec Auguste et maman.

La pêche dans l'Eure... Avec Auguste et maman.

Photo de "Dédé" le 11 novembre dernier...

Photo de "Dédé" le 11 novembre dernier...

Publié dans L'espiègle Lili

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