VIOLS

Publié le par Liliane Langellier

C’est le week-end contre « les violences faites aux femmes »…

Alors je me suis rappelée...

Quand je suis arrivée ici, je suis allée aider une de mes consoeurs qui donnait de son temps pour « SOS Femmes battues ».

J’ai été surprise.

Puis j’ai été révoltée.

Les femmes battues sont de tous les milieux. Et je me souviens d’une femme de P.D.G.

Elles sont meurtries et secrètes.

Je pense aussi à l’une de mes meilleures amies. Qui avait épousé dans la fraîcheur de ses 20 ans un superbe Centralien.

Grand mariage à Saint Germain des Prés pour cette fille de Préfet.

Deux années plus tard, lourd bilan : Il buvait. La trompait et a fini par la battre.

Elle a pris sa môme sous son bras et elle l’a quitté.

Elle a perdu son statut social mais elle a gagné sa liberté.

Je me souviens d’une de mes cousines infirmière.

Leur mariage était, à mes yeux, un véritable conte de fées.

Beauté de ce couple quand ils sont sortis de l’église Saint Pierre.

Mon mari, lui, n’était pas joyeux.

Et quand je lui demandais la cause de sa mélancolie. Il m’a balancé : « Oublie la jolie petite image du couple radieux. Je connais le père de Christian. Il tabassait sa femme. Et Christian fera de même. »

Je lui en voulais un peu d’avoir été rabat-joie.

Mais deux ans plus tard j’apprenais leur divorce.

Il la battait.

Et la malheureuse – à force dire qu’elle était tombée dans l’escalier – avait fini par craquer et avouer aux médecins avec qui elle bossait qu’elle était une femme battue.

Par un joueur de rugby, qui plus est.

Les violences, et plus particulièrement le viol, arrivent souvent dans une période de faiblesse.

Dans une période transitoire.

J’ai subi deux violences (j’ai encore du mal à enlever les lettres « ences »)

La première fois était particulière.

Faiblesse, période de transition…

Nous nous battions, mon mari et moi, nous nous battions pour enfin avoir un enfant.

Ma gynécologue nous avait envoyés consulter un généticien à l’hôpital de La Pitié.

Chaque quatorzième  jour, après un rapport de la veille, nous devions nous présenter devant ce médecin pour qu’il puisse voir « ce qu’il en était ».

Son assistante était une vraie peste.

Elle me balançait régulièrement « Alors, vous en êtes où, Madame Langellier, ça traine… Vous ne voulez pas d’insémination ??? »

Mon époux temporisait : « C’est notre but le plus important, laisse tomber le reste. »

J’ai ainsi passé une année odieuse.

Je craignais de devenir frigide avec ces rapports « sur commande ».

Mais je m’accrochais.

Je voulais tant être maman.

En août, ce médecin demanda que je vienne seule à la consultation.

Comme de juste : pas d’assistante dans le bureau d’à côté.

C’était les grandes vacances. Et août à Paris

Dès que je suis entrée, il a fermé a porte à clef derrière moi.

Et comme je m’en étonnais, il a déclaré : « Je vais vous apprendre à crier. Votre éducation religieuse a du définitivement vous coincer. Il faut se libérer de tout cela. »

Il n’a pas eu le temps de poser ses sales pattes sur moi.

En moins d’une seconde j’ouvrais la porte. Et me sauvai.

La Pitié est un énorme hôpital.  Avec des rues et des trottoirs.

Les consultations de ce médecin étaient dans un bâtiment tout au fond.

En reprenant le chemin à l’envers, j’étais en larme.

Et bien décidée à ne plus jamais revenir.

Mais comment dire cela à mon jeune mari.

Comment lui dire cela pour qu’il ne pense pas à un vilain caprice ???

En sortant, je suis littéralement tombée sur mon amie Anne.  Qui terminait ses études de psychologie.

Vu mon état, elle m’a emmenée au café le plus proche.

Et là, et bien et là entre deux hoquets je lui ai confié ce qui m’arrivait.

Elle a réagi au quart de tour, et m’a donné le numéro de l’une de ses amies psychanalyste à Neuilly.

Je l’ai jointe dès le lendemain matin.

Elle m’a reçue en urgence.

Car elle, elle avait compris les dégâts.

J’ai beaucoup pleuré.

Je lui ai tout expliqué.

Elle m’a posé quelques questions plus précises sur les examens que j’avais dû endurer.

Puis lentement, en détachant chaque mot, elle a asséné « Tu as été violée ! »

Comment aurais-je pu m’en douter ???

J’avais accepté chaque examen –fut-il douloureux ou trop intime – car je le voulais cet enfant.

Et je ne connaissais pas les limites qui séparent un généticien/gynécologue d’un violeur.

Elle a mis des mots sur ma douleur.

Ce fut un long parcours.

Mais la rencontre de cette femme a marqué ma vie.

Toutes les conditions étaient remplies pour le viol : j’étais faible.

Et dans une période transitoire.

Le second…

Et bien pour le second, il faut remettre les choses dans leur contexte.

J’avais accepté que Maman intègre la maison de retraite.

J’avais accepté de vendre « La Louise ».

Le cœur brisé.

A cette époque, pour m’assurer un salaire décent, en plus de mes piges, j’assumais l’accueil dans une P.M.E. locale.

J’étais le premier contact des visiteurs. Que je devais munir d'un badge.

J’en connaissais un grand nombre.

Certains étaient des dragueurs impénitents. Et leur façon de me voir en plante verte ne me séduisait guère.

Et puis celui-là est arrivé.

Etait-ce la première fois qu’il venait, je ne saurais le dire.

Mais je le remarquai.

Je le remarquai parce qu'il était le portrait craché de mon grand-père Auguste.

Même grande taille. Mêmes cheveux blancs drus en coup de vent. Mêmes yeux bleus.

Nous avions pour coutume de dire « bleus myosotis » comme ceux du jardin.

Qu’est-ce qu’il m’a pris de dire « oui » pour prendre un verre avec cet individu ???

Pourquoi lui ai-je donné mon adresse et mon numéro de téléphone… Des années plus tard, je ne peux toujours pas  l’expliquer.

C’était mai.

Mai à Chaudon.

Le jardin était radieux.

Les myosotis se battaient pour tenir place forte.

Dès qu’il est arrivé, il a tout de suite précisé : « On prend un verre avant ? »

Je ne suis pas tombée de la dernière pluie, mais j’ai peut-être trop connu de confrères avec qui « je buvais un pot en tout bien tout honneur ».

Au premier whisky, il est devenu glauque.

Au second, alors que j’essayais d’égrener les noms des restaurants alentour, au second whisky, il était carrément glauque.

Le téléphone a sonné dans ma chambre… Et j’ai eu la sottise d’aller y répondre.

Il m’a suivi…

Quand je me suis levée le lendemain matin, j’étais pleine de bleus.

J’avais surtout des bleus à l’âme.

A qui confier tout cela….

Comment raconter – sans être ridicule – qu’un monsieur est venu chez vous et qu’il vous a… Violé ???

Il avait asséné en partant : « Je reviendrai ! »

« Je connais le chemin désormais ! »

Il m’a harcelé dans mon travail à l’accueil. Il me passait des petits mots qu'il jetait sur mon bureau.

Chaque soir il appelait.

Il avait tout manigancé. Et m’avait même dit : »Je n’aurais plus besoin d’aller dans ces hôtels froids et tristes, maintenant j’ai une maison ! »

Je ne lui ouvris plus jamais la porte.

Et puis le jour de la mort de maman, juste quand je rentrais de la voir mourir, il a recommencé.

Et là j’ai décroché et j’ai hurlé.

J’ai hurlé des mots comme « gendarmes, viol, plainte ».

Mais hurlé vraiment.

L’oncle qui m’accompagnait était si surpris qu'il m’a demandé s’il devait intervenir.

Par bonheur, ce sale type a entendu sa voix et coupé la communication.

Il a tenté de me relancer à mon bureau d’accueil. Où j’étais bien exposée.

Mais j’avais recherché le nom de son grand directeur et je lui ai asséné « Encore une seule fois et je l’appelle… »

Je ne l’ai plus revu.

Comment oser raconter ce genre d’exploit où vous avez le rôle de la sotte patentée ???

Il était grand mais il était surtout fort. Et je n’avais pas eu le dessus.

J'étais faible... Et dans une période de transition.

J’ai enfoui tout ça quelque part, jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où mon filleul, qui était venu me visiter, m’a balancé tout de go alors que nous parlions des sévices subis par les femmes : « Marraine, tu as été violée… »

Là, toutes ces années après, j’ai craqué ! 

Plus je pleurais, plus je me sentais lavée de cet outrage.

Mais je n’ai jamais ri, je ne ris jamais quand une femme ose évoquer son viol.

Je l’aide parfois en évoquant les miens.

Car je sais, je sais qu’il lui a fallu deux courages : celui de le subir et celui de le dire.

Liliane Langellier

VIOLS

Publié dans L'espiègle Lili

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