MAMMIE DANIELLE

Publié le par Liliane Langellier

On peut dire qu’elle m’en a fait voir…

Et même de toutes les couleurs.

Sur le nuancier de ma pauvre vie.

Pourtant…

Pourtant je savais. Notre maire m’avait prévenu « du tissu socio-économique » de notre petite résidence.

Mais il y a eu un avant et un après…

Mammie Danielle.

Avant :  mon voisin – âgé d’environ 25 ans –était aimable. Sans ragots. Sans problèmes.

Mais ça c’était avant…

Elle est arrivée l’été 2007.

Sa fille – retraitée d’un commerce important de notre petite ville –sa fille m’avait prévenue que sa mère était une bavarde impénitente.

Et ça c’était encore la version « light ».

Dès son arrivée ça a été le bazar.

Elle s’est mise immédiatement à colporter toutes sortes de ragots.

C’est ainsi que je me suis faite flinguer quand elle m’a déclaré un beau jour : « La présidente du Club du Troisième Age trouve inadmissible que vous soyez  logée ici car vous êtes une riche héritière ! »

Quand on sait avec quel cœur brisé j’avais du vendre « La Louise »…

J’étais  – à juste titre – furieuse.

Je ne connaissais pas l’auteur de ce bon mot. Mais il me fut facile de la trouver dans notre petit bourg.

Elle se défendit bien mal.

Mais qui était la plus coupable ? Celle qui l’a dit ou celle qui l’a répété ???

Un matin, en me réveillant,  j'ai trouvée Mammie Danielle sur ma petite terrasse, un balai à la main….

Elle jugeait que ce n’était pas assez propre…

Elle a taillé mes rosiers.

Elle a « arrangé » mes plantes.

Tant et si bien qu’à bout de patience j’ai du fermer la terrasse.

Côté mes visiteurs je n’étais pas mieux lotie…

Monsieur Albert, l’un des hommes les plus brillants de notre paroisse, m’avait fait part de son souhait de venir bavarder avec moi autour d’un verre.

Ce dimanche-là, ne le voyant pas arriver, j’ai commencé à cuire mon frichti. Et puis soudain j’ai cru reconnaître sa voix…

Je suis sortie et…  Mamie Danielle l’avait installé sur sa petite terrasse pour lui raconter la vie de sa mère…

Il lui arrivait quand plusieurs personnes rentraient chez moi, de prendre sa place dans la queue et de rentrer avec eux…

Comme le jour de mon anniversaire, par exemple.

Comme je gardais mes distances, je l’entendis  brailler de chez moi « Mais qu’est-ce qu’elle peut bien foutre toute seule là-dedans ??? »

Toujours le plus grand silence de ma part. Sa paranoïa a crevé le mur du son sur le sujet des chats.

J’avais, cet été 2007, j’avais deux chats : Un beau noir « Gatsby » et une toute charmante trois couleurs «  Lolita », du nom de l’un de mes certificats de littérature américaine.

Sans que je ne sache jamais comment Lolita disparut un beau jour.

Je ne devais jamais la retrouver.

Il faut bien dire que Mamie Danielle a une véritable passion pour les chats.

Surtout ceux des voisins.

Qu’elle se conduit en terreur totale sur ce sujet.

Qu’elle mène et qu’elle domine.

Et leur file des restes à bouffer sur sa terrasse.

Plus ou moins gras les restes. Plus gras que moins.

Quelques jours avant sa disparition, ma Lolita avait vomi dans tout mon appartement.

Ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant.

Cherchez l’erreur.

Les chats et Mamie Danielle…

Je pourrais en écrire un livre rien que sur ce sujet.

L’été 2008, quand je suis partie hospitalière à Lourdes, j’avais veillé à ce que l’une de mes amies vienne les soigner pendant une semaine.

Ce qu’elle fit bien consciencieusement.

Mais, et vous le savez, « les absents ont toujours tort ».

Et puis Mamie Danielle n’avait jamais intégré - dans sa tête de serin - que les chats sont nyctalopes.

Oui, qu’ils voient la nuit comme ils voient le jour, quoi !

Elle a donc trouvé le numéro de portable de mon amie, et alors que cette dernière se trouvait à Paris près de sa maman malade, elle lui a téléphoné pour la supplier de venir en urgence car j’avais laissé une lampe allumée dans mon appartement. Et qu’il était impensable que mes volets soient fermés avec mes deux chats à l’intérieur.

Comme elle s’était répandue dans toute la résidence pour dire que j’étais une indigne maman chat, et par peur de me voir enlever mes petites bêtes, juste en revenant de Lourdes, j’ai déposé trois lettres : une à la SPDA, une à ma vétérinaire et la dernière à la mairie.

L’été suivant pour un problème de chats errants, je fus amenée à appeler la fourrière de Chartres.

L’homme était aimable.

Comme Mamie Danielle s’agitait devant sa porte, il la remarqua et me dit qu’il la connaissait.

Je lui rétorquai que rien n’était surprenant car elle avait tenu un café à Chartres.

Mais il me balança : « Impossible, je l’ai connue à Mainvilliers. Elle avait attiré 30 chats qu’elle nourrissait à l’extérieur de chez elle. Et les voisins ont porté plainte… »

Peinarde, car personne de sa famille n'osait la contrarier, peinarde, elle reproduisait son petit schéma chez nous.

Au printemps 2009, j’ai été hospitalisée suite à une  crise d’hypertension artérielle. Je restai donc une semaine entière à l’hôpital de Dreux pour subir une batterie d’examens.

Bien mal m’en prit…

Après avoir convaincu mon voisin Loïc de laisser ab-so-lu-ment mes volets ouverts pour mes chats, elle s’est répandue en ragots malsains dans la résidence.

J’avais été hospitalisée pour « tension nerveuse »… C’est pour cela que je criais tout le temps sur tout le monde (???)

Je m’angoissais pour ma retraite à venir car je n’avais pas les cotisations de trimestres nécessaires.

Quand on connaît ma carrière…

Chaque fois que mon amie venait soigner les chats, Mammie Danielle l’appelait sur son portable.

Mais le pire a été atteint l’année dernière.

Quand j’ai pété les plombs, je ne pouvais menacer personne car j’avais peur… C’est moi qui me sentais menacée…. Et je m’étais enfermée dans ma salle de bains.

La seule pièce sans fenêtre de mon petit appartement.

Deux mois que je ne dormais pas car le voisin du dessus faisait du bruit chaque nuit.

Epuisée... A bout de Lexomil et de Codéine, oui, j'ai pété les plombs.

Mais c’est Mammie Danielle qui a déclenché les hostilités.

C’est elle qui a téléphoné aux gendarmes et au maire.

Et grâce à cela j’ai failli être internée définitivement.

Oui, oui, vous lisez bien le mot : "internée" !

Pour de bon.

Quand je suis arrivée à l’hôpital,  j’étais extrêmement calme…

Et c’est ce calme qui m’a sauvée du pire !

Quand j’ai réintégré mes pénates, j’étais complètement droguée par ce foutu médicament.

On connait la suite…

Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’un dimanche soir de décembre ma meilleure amie m’a téléphoné.  Affolée.

« Où es-tu ??? Ta voisine vient de m’appeler pour me dire que tu étais en prison… Et qu’il fallait que je m’occupe du  chat… »

Et puis… Et puis je suis tombée dans mon couloir….

Cinq jours et cinq nuits à terre. Transportée sans connaissance en réanimation à Dreux.

Alors là,  Mammie Danielle ne s'est pas étonnée de mon silence et de mes volets ouverts jour et nuit.

Une non assistance à personne en danger en quelque sorte.

Mais la nuit même, à trois heures du matin, alors que j'étais entre la vie et la mort, Mammie Danielle s'est payé le culot d’appeler Laurette. Et de lui dire : « Je l’aime bien, moi, cette petite, alors je veux être prévenue la première si elle vient à mourir… »

L’horreur totale…

Mais elle ne s’est pas arrêtée là.

En rééducation à l’hôpital de La Musse, on devait m’appeler inutilement par deux fois.

Une fois parce que ma chatte Lolita était revenue et que Mammie Danielle voulait être remboursée des croquettes qu’elle lui donnait.

Heureusement « Zézette » avait une photo de la chatte sur son portable. Et il y eut démenti.

Une autre fois parce que  j’étais rentrée sans le dire et qu’elle  avait vu mes volets ouverts (???)

Ce qui me valut un tonitruant « Où es-tu ??? »

Alors que je bullais tranquillos sur le fauteuil de ma chambre d’hôpital…

Mais elle ne s’est toutefois pas arrêtée là…

Toujours plus haut toujours plus fort !

Quand j’ai réintégré mon appartement, j’ai sympathisé avec ma voisine d’en face et avec un fort joli garçon… La cinquantaine blonde… Papa poule avec deux petits piou-piou métis adorables.

Mammie Danielle en étouffait de jalousie.

De sa terrasse elle criait et attirait les enfants chaque jour. Pour leur donner des fruits… Mais le nouveau voisin veillait bien qu’ils ne rentrent jamais dans son appartement..

Et bien lui en prit !

Nous décidâmes de fêter mon anniversaire le mercredi  10 août. Car à la date exacte (18 août) certains seraient partis en vacances.

Dans l'appartement de ma petite voisine d'en face.

Mammie Danielle écumait de rage….

Elle n’était certes pas conviée et on ne faisait pas attention à elle…. La doyenne de la résidence !

Alors elle échafauda un processus diabolique.

Nous avions prévenu que nous risquions de faire du bruit passé 10 h 30.

Tout le monde était présent à 19 heures et les premières bouteilles de champagne étaient débouchées.

La suite ne se fit pas attendre.

A 19 h 15 : appel sur le portable de la voisine chez qui nous festoyons.

Elle ne répond pas.

Deuxième appel…

Toujours pas de réponse.  « Le répondeur fonctionne » nous assure la petite voisine.

Deux ou trois invités étaient partis fumer sur la terrasse. L’une d’elles rentra en trombe en disant « La voisine d’en-face appelle, il doit lui être arrivé quelque chose ».

Le nouveau voisin et notre hôtesse se déplacèrent.

Un peu agacée, j’étais restée à l’intérieur et bien m’en prit…

Car la suite est à pleurer de désespoir !

Mammie Danielle, folle de rage, accusa l’enfant de 4 ans de la frapper sur ses ulcères avec des abricots dans un sachet (sic).

Le nouveau voisin n’en croyait pas ses oreilles…

Comme notre hôtesse affirmait qu’il était impossible qu’un enfant de cet âge puisse la frapper et ajoutait « Il n’est jamais rentré chez vous ! »

Mammie Danielle rentra dans une colère noire et hurla « Il est pire que les S.S. pendant la guerre… »

C’est vrai qu’à 96 ans elle se targuait d’en avoir connu des S.S. !

Ce qu'elle ne disait pas, mais qu'on pouvait deviner dans sa logorrhée verbale, c'est qu'elle avait surtout échappé de peu à la tonsure parce qu’elle ne s’était pas privée d’aller valser avec les Allemands du côté de Chartres.

Elle détestait les maquisards : « Des voyous qui cassaient tout… »

Vous pouvez penser « Voyons un peu d’indulgence pour cette pauvre grand-mère qui délire, c’est de son âge… »

Mais que nenni !

Je ne pense pas comme vous…

J’ai toujours cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête…

Nous avons bénéficié d’une joyeuse trêve car elle a été hospitalisée deux mois…

Elle vient juste de rentrer.

Elle a refusé la maison de retraite…

Elle préfère mourir ici…

Mais de quels dégâts sera-t-elle encore capable avant ???

Ce n’est pas juste une vieille dame inoffensive et délirante.

Si elle a pu me faire enfermer une fois, elle essaiera bien une autre fois.

Elle a atteint l’orgasme total quand les gendarmes sont restés chez elle plus d’une heure… Pour l’interroger sur moi. Et écouter ses réponses…

Je sais qu’elle en a encore envie.

Elle sait que je suis sans famille. Et donc plus facilement torpillée…

J’ose simplement espérer que la torpille lui explosera au nez avant…

Juste avant.

Ah oui, j'allais oublier les chats !!!

Et bien j'ai du donner mon joli Gatsby noir à adopter.

Car je ne peux plus me permettre de subir tout cela.

C'est injuste mais c'est ainsi...

Moi qui aime tant les chats !

Je suis certaine que vous n'avez plus du tout envie de me dire maintenant que Mammie Danielle est une innocente grand mère !

Pas vrai ?

Liliane Langellier

MAMMIE DANIELLE

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