Le tableau russe

Publié le par Liliane Langellier

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Cela a commencé par une invitation gratuite à Lourdes.

Pour le pèlerinage des Dominicains, en octobre 2006.

La comtesse Popova qui incarnait Lourdes pour le canton et plus…

La comtesse Popova obtenait toujours une place gratuite lors de ses pèlerinages d’octobre.

Place qui était habituellement attribuée à un prêtre.

Faisant office d’accompagnateur.

Pas de prêtre pour ce voyage-là.

Elle m’offrit donc la place gratuite.

Pendant le séjour mon charisme lui fit quelque peu ombrage.

Mais le pire était à venir…

En décembre 2007, je devais être sélectionnée, pour un voyage spécial  Jubilé  150ans des apparitions.

Quatre jours superbes avec des hospitaliers du monde entier.

J’avais alors fait la connaissance de l’un de mes confrères de la presse catholique de Lourdes.

Je suis revenue avec des étoiles plein les yeux.

Avec des étoiles plein les yeux et un seul but : partager cette joie.

Je proposais à notre père curé de monter de toutes pièces une exposition sur le jubilé.

Je n’en étais pas à mon premier coup d’essai.

J’avais déjà assuré une très jolie expo sur Jean Paul II.

Pendant cette année-là, je ne cessais de réfléchir à comment et où  remercier la comtesse Popova.

Ce fut bientôt limpide pour moi…

Le tableau russe.

Quand mon grand-père Courtois avait séjourné à Petrograd, puis Leningrad, en 1923/1924…

Pendant son séjour à ce qu'on appelle maintenant "Saint Petersbourg"...

De nombreux russes blancs vendaient leurs plus chers trésors sur une simple couverture jetée sur le trottoir.

Il avait ainsi acquis un samovar avec son plateau argenté, un service à bière en opaline mauve rebrodé de mimosas, et nombre d’autres petits objets…

Parmi lesquels : le tableau russe.

Ce tableau représentait tout simplement une forêt de bouleaux.

Une forêt de bouleaux quand le soir, ou au petit matin, la brume légère s'élève de la terre.

Je l’ai toujours connu à Chaudon.

Sur le mur du salon.

Granny avait pour coutume de dire : « Si nous perdons tout, s'il survient un incendie, sauve le tableau russe ! »

Il s’était donc transmis de génération en génération...

Pour arriver jusqu’à moi.

Avant de vendre « La Louise », nous avions décidé, avec maman, de distribuer les plus beaux objets de la collection russe à des cousins avec descendance.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Je ne devais garder que le tableau russe, une boîte à bijoux en bois sculpté, et, quelques jolis bijoux.

Le tableau russe m’avait suivi Place du marché aux chevaux.

Il me suivit également dans ma petite résidence.

Le tableau russe.

Il me parut tellement évident de l’offrir à la comtesse Popova… En remerciement de ce voyage à Lourdes.

Tableau sous le bras, je m’en fus toute guillerette la trouver.

La comtesse descendait de russes blancs et je trouvais ce geste superbe en me rappelant les objets jetés sur des couvertures à même les trottoirs.

La boucle était ainsi bouclée.

Quelque temps plus tard, la comtesse Popova me convoqua dans sa sublime Datcha.

L’une de ses petites nièces avait suivi une licence d’Histoire de l’art et s’était spécialisée dans l’art russe.

Et la nièce avait expertisé le tableau.

Elle avait alors dit à sa tante que le dit tableau valait une véritable petite fortune.

La comtesse Popova me convoqua donc et m’annonça de derrière son imposant bureau, qu’elle allait me le payer en espèces sonnantes et trébuchantes.

Elle m’offrait 600 euros.

A prendre tout de suite ou à accepter pour six versements de 100 euros chaque mois.

J’étais dans une période difficile…

A deux ans de la retraite, les piges se faisaient rares et les gardes de malades ne couraient pas les rues.

J’optais donc pour un versement mensuel.

Grave erreur !

Les cinq premiers mois l’argent me fut remis principalement par chèque.

Mais il n’y eut pas de sixième versement.

La comtesse Popova en décida ainsi.

Sans me prévenir.

Comme je m’en inquiétais sur un petit mail très poli…

Comme je m’en inquiétais, elle déclencha l’artillerie lourde.

On était à l’été 2008.

C’est vrai j’étais furieuse.

J’étais furieuse surtout contre moi pour avoir accepté un virement mensuel.

Vous me direz « 100 euros ».

Mais oui, à cette période, j’étais à 100 euros près.

Comme elle se répandait dans notre paroisse en ragots divers sur mon compte.

Je me fâchais tout rouge.

Et je décidais d’écrire une lettre.

Oh pas une lettre anonyme, car j’en suis incapable.

Mais une lettre à elle-même, à ses enfants, et, à tout ce que la paroisse comptait d’important.

Pour juste dire la vérité.

Je déclenchais illico presto l’ire slave…

Pour que je la boucle, elle me fit assigner par son avocat.

Lettre où il était stipulée que je ne pouvais en rien prévenir la presse de cette affaire sous peine de diffamation.

Elle, qui était une des plus grosses fortunes de la paroisse, elle se mit le père curé dans la poche.

Elle alla jusqu’à porter plainte à la gendarmerie en m’accusant d’être un maître chanteur.

L'adjudant chef - qui était un grand lecteur - l'adjudant chef me fit prévenir.

En m'assurant que c'était sa parole contre la mienne.

Et oui... Je connais assez peu de maîtres chanteurs qui se font payer par chèques…

Je suppliais donc ma banque de m’envoyer une copie des dits chèques.

Je retrouvais sur mes relevés bancaires traces de deux versements en espèces.

Cela en serait resté là…

Cela en serait resté là si notre père curé, imbu de lui-même et reconnaissant de l’argent versé par la comtesse à sa paroisse…

Si le père curé ne m’avait pas convoqué au presbytère un beau jour.

Je ne connaissais pas l’objet du rendez-vous et je pensai à une réunion informelle pour notre petit journal dont j’étais la rédactrice en chef.

J’y allais donc guillerette à ce rendez-vous.

Mal m’en prit.

Il m’avait convoqué comme un père abbé convoque une nonne désobéissante.

Sauf que…

Sauf qu’il n’était pas père abbé et que je ne suis pas nonne !

Il m’a cassée sans scrupules.

Je l’entends toujours me dire : « C’est quoi cette histoire. Un cadeau est un cadeau. Vous n’avez pas à le monnayer ainsi »

Il m’en a tellement dit…

Il m’en a tellement dit que je frôlai l’évanouissement.

Et que je le vis me tendant  un verre frais de Badoit quand je repris mes esprits.

J’aurais dû être plus vigilante.

Je lis bien les écritures saintes à l’ambon et j’avais été interdite d’ambon.

A Lourdes, fin août, les quatre prêtres me tiraient la gueule.

Mais comment aurais-je pu imaginer ???

Comment ???

Je n’avais pas songé un seul instant que la comtesse Popova pesait lourd, très lourd , très très lourd en denier du culte.

Et que moi je n’avais que mes deux bras à offrir… Et je les offrais…

Alors, me direz-vous…

Et bien alors, la comtesse Popova a donné le tableau russe à nettoyer et à encadrer.

Il trône, superbe dans son salon.

Je n’en ai aucune haine…

Mais c’est juste que…

C'est juste que c'était : le tableau russe.

Liliane Langellier

Le tableau russe

Publié dans L'espiègle Lili

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