Premier baiser. Premiers émois.

Publié le par Liliane Langellier

La photo n'a pas vieilli.

Noir et blanc. Bords crantés.

Les deux enfants regardent l'objectif.

La petite fille a couru pour être à l'heure.

Le petit garçon l'attendait.

Elle est mutine.

Genoux cagneux et anglaises en désordre.

Elle est sur le point de pouffer...

Le petit garçon sent le savon.

Le propre et l'ordonné.

Regard déterminé.

Coupe en brosse très mode, ces années-là.

Une grande fille costaude les sépare.

Blonde et dolente.

Autrichienne.

Car ici c'est le Bregenzerwald.

Car ici c'est la fin des années cinquante.

Le village s'appelle Au.

Au im Bregenzerwald.

C'est août. Ils sont en vacances à l'hôtel Krone.

Ils se tiennent dans le grand pré du devant.

Avec la Mittagsfluh comme arrière plan.

Ici les gens se croisent au son de riants "Gruss Gött".

Les chalets sont proprets et les meubles peints de joyeuses couleurs.

Cela sent la bouse de vache.

Et c'est pieds nus que les petits garçons les conduisent au pré.

L'hôtel Krone est imposant.

Sa seule rivale est, à l'opposé, l'église du village.

Où les jeunes filles se rendent en procession, vêtues du délicieux costume local.

Les femmes, elles, portent sur la tête d'étranges petits chapeaux pointus en fourrure rase.

A la messe du dimanche, l'odeur chaude des vêtements folkloriques domine celle de l'encens.

Au im Bregenzerwald...

Quelques huit années plus tard...

La petite fille a grandi.

Elle hésite encore à bazarder tous ses restes de garçon manqué.

Qui lui collent à la peau.

Le petit garçon s'est mué en charmant adolescent.

Charmant. Et sûr de son charme.

Un presque jeune homme.

Juste initié aux plaisirs de la chair par une fringante petite anglaise.

A l'hôtel, il y a foule. Anglais, allemands, suisses et français se croisent.

Se recroisent.

Et se retrouvent aux bals donnés deux fois par semaine.

Au im Bregenzerwald.

Les valseurs tournent sur des parquets cirés.

La petite fille a une vraie passion.

Celle des animaux.

Et c'est à l'étable que le petit garçon va lui prendre pour la première fois la main.

Et l'entraîner plus loin.

Au fond d'un pré.

Sur un tronc d'arbre qui leur servira de siège.

Il va se pencher et tenter de l'embrasser.

Elle ne sait pas.

On ne lui a jamais dit.

Alors c'est une jolie petite bouche fermée qu'elle va offrir à son camarade.

Il se moque.

Il suggère de prendre un autre garçon comme professeur de tendresse.

Il ne sait pas.

Il ne sait pas quelle tempête il vient de déclencher.

Elle est humiliée.

Profondément humiliée.

Et c'est la rage au coeur qu'elle rentre à l'hôtel.

Le lendemain matin, elle ira apprendre à flirter avec ce grand garçon qui la courtise.

Elle débarquera dans sa chambre tôt.

Très tôt.

Elle est pressée d'effacer.

D'effacer ce baiser dont elle avait tant rêvé.

Le petit garçon est abasourdi.

Elle, elle est lumineuse.

Dominante et rieuse.

Sa longue guerre avec le sexe opposé vient juste de commencer.

Elle ne s'en laissera plus jamais conter.

Liliane Langellier

Premier baiser. Premiers émois.

Publié dans L'espiègle Lili

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