Lormaye : la petite école...

Publié le par Liliane Langellier

En 60 ans, plus de 2.000 Lormaisiens ont fréquenté

la petite école !

 

Marcel Polvé, la petite école de Lormaye, il s'en souvient comme on se souvient de son enfance. Il la tisse, fil à fil, ce grand gaillard aux yeux bleus perçants. Mais la toile finale a la fragilité de ces fils de la Vierge que l'on découvre, certains matins d'automne, tout pesants de rosée. C'est en 1930 que Berthe Polvé prend ses fonctions de directrice, et qu'elle s'installe en famille à l'école de Lormaye. Son fils aîné, Marcel, a 10 ans, et ses deux frères, André et Pierre, respectivement 7 et 5 ans. Georges, le père, exerce le métier de maraîcher. L'école, construite en 1884 - époque de Jules Ferry - est une école à classe unique mixte d'une quarantaine d'élèves. Une grande classe d'une surface de 80 mètres carré. Pour les récréations, les garçons se regroupent dans la cour nord et les filles dans la cour sud. L'emplacement du bureau de l'instituteur, stipulé sur le plan, permettait une vue imprenable sur... les toilettes.

Une année scolaire bien remplie

L'année scolaire débutait le 1er octobre. Deux jours de vacances à la Toussaint. Et puis Noël, avec un congé du 24 décembre au 2 janvier inclus. Noël... Tout un rite. L'arbre coupé par le garde-champêtre chez un particulier était orné de lampes colorées. La distribution des oranges rapportées le matin même du marché de Dreux. Et la lanterne magique avec ses historiettes montées entre deux verres que Marcel avait trouvée dans le grenier. Une vraie fête. A laquelle se joignaient quelques parents. Et où, parfois, l'on chantait. Les semaines comptaient 5 jours de classe. La dernière heure du samedi, moment privilégié, était consacré à la lecture du maître. Un moyen pédagogique pour éveiller l'intérêt des élèves. Car elle possédait sa propre bibliothèque, la petite école de Lormaye. Avec des livres classiques de bon niveau, reliés pleine toile noire, offerts par le ministre de l'Instruction. Mais aussi des livres plus faciles, des petites collections roses et vertes. 

A partir de Pâques commençait un autre genre d'entraînement. Celui du certificat d'études. Après la classe, des cours gratuits et supplémentaires étaient organisés. L'ancêtre du bachotage...

Du déroulement des journées

Levé avant l'aube pour les marchés, c'est Georges Polvé qui remplissait le poêle à charbons. A charge des élèves d'y veiller. La journée commençait, dès 8 heures, par une leçon de morale avec sentence écrite au tableau. Que chaque écolier s'appliquait à recopier. Avec pleins et déliés et des plumes Velleda trempées dans des encriers en porcelaine ou en plomb. L'encre Antoine était en paillettes. Et de deux couleurs. Violet pour les écoliers, rouge pour la maîtresse. Elle se dissolvait dans un litre d'eau chaude et un élève passait entre les rangs pour remplir les encriers à l'aide d'une bouteille ornée d'un "pisse-menu", sorte de bec en plomb. Les bouteilles étaient ensuite sagement remisées sous le bureau de la maîtresse. Quand les grands trimaient sur le calcul, les cours complémentaires lisaient et les cours élémentaires écrivaient. Mais la grande épreuve restait le "certo", certificat d'études pour les initiés. Une dictée quotidienne au menu, car cinq fautes dans une dictée de 80 mots et c'était l'élimination ! Les leçons de vocabulaire variaient avec les saisons, mais des mots, les écoliers d'alors, ils en avaient plus d'un dans leurs plumiers.

Distribution des prix

Puis venait enfin la distribution des prix. Elle avait toujours lieu le dimanche, le plus près du 14 juillet. Une fête annoncée par affichettes à la population, et même, parfois, dans la presse locale. C'est qu'elles étaient recherchées, les distributions des prix de la petite école de Lormaye ! On y venait d'autres villages. Mme Polvé sortait son propre fauteuil pour le président d'honneur : le conseiller général, ou très souvent, M. Gratien Candace, vice-président du Sénat et sénateur de la Guadeloupe, qui habitait rue Alexandre-Goislard. De fort jolies saynettes, accompagnées à la clarinette par Georges Polvé, étaient entrecoupées par la lecture du palmarès. Marcel Polvé prend son souffle et récite d'un trait : "Premier prix pour l'ensemble des matières du programme, la conduite et le travail pendant l'année scolaire." L'espace d'un court instant, on imagine l'écolier recevoir son prix de la main des officiels.

 

Un autre temps où l'on prenait le temps. Un temps que la guerre a fauché. Comme elle a fauché la petite école, un certain 14 août 1944. Une école à peine âgée de 60 ans. Mais dont le souvenir rattrape encore bien des anciens au détour de leur mémoire.

 

Liliane Langellier

 

in La République du Centre. Septembre 1994.

in La République du Centre. Septembre 1994.

Publié dans L'espiègle Lili

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