Et puis ce fut mon mercato à moi...

Publié le par Liliane Langellier

Maintenant on dit "mercato".

Oui, c'est le mot mode "mercato".... Dans les médias...

Il concerne surtout les grosses pointures !

Parce que les autres...

Il cache des promotions.

Que l'on brame haut et fort.

Mais aussi des déceptions.

Des bouleversements de vies....

Mais c'est ainsi. 

Les risques du métier, sans doute.

Oui, on ne vous parle pas de la valetaille.

Du journaliste de base, quoi !

Vous saviez, vous, qu'à l'origine "mercatus" en latin signifiait "marché aux bestiaux" ?

Dans le Grand Hebdomadaire, c'était quasiment toutes les rentrées.

On changeait d'école.

De maître.

De classe.

Il y avait les causes vraies et les causes fausses.

Quand on m'a annoncé que je quittais la rubrique "Spectacles", j'ai cru tomber sur la moquette.

Mais notre rédac chef, "Le Grec", il en était aussi peiné que moi.

Seulement là, il n'avait pas eu le choix.

On dégraissait au Grand Hebdomadaire.

Un à deux journalistes par rubrique.

Moi, j'étais encore "recasable", sinon c'était l'une de mes consoeurs qui passait à la trappe.

Et qui, au vu de son âge, allait pointer au chômage directo.

J'avais déjà le coeur lourd....

Mais je ne savais pas ce qui m'attendait.

J'étais mutée à la rubrique "Société".

Son rédac chef m'avait choisie.... au marché aux bestiaux....

Ce n'était pas mon écriture qui lui plaisait.

Mais bien d'autres choses.

La persécution a commencé par les bouclages.

Oui, les nuits où l'on reste dîner au journal et travailler jusqu'à pas d'heure pour que la rubrique soit bouclée.

Moi, je devais enquiller le lundi soir et le mardi soir.

Motif officiel : "Normal, tu n'as pas de famille !"

Motif officieux... Je vous laisse deviner....

Donc, j'ai assumé.

Quel était mon choix ?

Oui, nous étions payés en conséquence.

Mais cela ne fait pas tout.

Et nous n'étions pas dispensés de commencer notre boulot à 9 heures le lendemain matin.

Comme tout le monde.

Ma semaine se présentait ainsi : lundi soir : bouclage, mardi soir : bouclage, mercredi soir : abrutissement, une soupe et au lit, jeudi soir : je commençais à revivre, vendredi soir : je partais à Chaudon.

Oui, car côté parents, il fallait toujours avoir l'oeil.

Entre une hospitalisation ou une opération, quand on est fille unique....

Le plus dur de l'histoire, j'avais terminé brillamment ma première année du C.F.P.J. (Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes) rue du Louvre, et là, il n'était pas question une seule seconde que je puisse attaquer la deuxième.

Donc, j'ai bossé;

Je n'ai pas failli.

Je n'ai pas fait d'histoires.

J'avais un tout autre but. Obtenir un diplôme de littérature américaine.

Pendant une summer session

Le budget "Formation" était conséquent.

Et il y avait peu de demandes.

C'est ainsi que j'ai préparé en lousdé mon départ pour U.C.L.A. 

Avec pour but et pour but unique : suivre les cours de Littérature Américaine du XIXe siècle de Michael. J. Colacurcio.

Le meilleur et le plus reconnu.

Non, je n'avais pas encore lu David Lodge.

Dont le livre "Changement de décor" ne devait paraître en version française qu'en 1990.

Mais pour être déterminée, j'étais déterminée....

Un incident aurait dû pourtant me mettre la puce à l'oreille.

Le supplément "Paris" allait sortir un numéro spécial Neuilly.

Et, pour moi, Neuilly, c'était d'abord la librairie de Monsieur Pain.

Qui allait fermer.

Le sujet n'était pas programmé.

Mais j'ai obtenu gain de cause.

Mon rédacteur-en-chef, qui habitait Neuilly, a aussi écrit un article.

Mais, manque de pot, le mien "Variété se meurt... " crevait l'écran !

Et ça, en plus de certains autres refus plus personnels, c'était impensable.

Je suis donc partie le 1er août 1989. 

Et j'ai bossé comme une dingue.

Le retour ne fut pas "a piece of cake", comme disent les Brits.

On était à la mi-septembre.

Je n'avais plus de bureau.

J'étais remise "à la disposition de la rédaction" (oui, ça s'appelle comme ça).

Et pour mieux me punir....

On m'a privé d'écriture pendant six mois.

On m'a collé dans le Supplément où j'avais écrit l'article.

Et, là, j'ai vécu l'enfer.

Je me disais juste : si je tiens une semaine, je tiendrai deux semaines... Si je tiens deux semaines... Je tiendrai un mois...

Une kapo nous distribuait les articles à rentrer dans le système de Big Brother.

Oui, vous lisez bien, je dactylographiais les articles des autres sous les ordres d'une mégère.

Mes vrais potes ne m'ont pas abandonnée.

Ce qui n'a pas arrangé mon dossier...

Mais comme je suis réactive, j'avais pu - in extremis, et pour une fois avec l'appui du frère aîné de mon mari - m'inscrire à ma deuxième année du C.F.P.J.

Je voulais mon diplôme.

J'avais besoin de ne pas couler.

Et pour continuer à nager en surface, je n'avais qu'une seule bouée : l'écriture.

Ce fut une lutte chaque semaine.

Nous avions du boulot en deuxième année.

Les cours avaient lieu le lundi soir de 18 h à 22 h.

La kapo m'apportait forcément un tout dernier article à rentrer juste avant mon départ...

Histoire de...

Et je serrais les dents.

Et je courrais comme une folle dans le métro... 

Mais grâce à mes deux professeurs principaux, j'avais retrouvé une sorte de confiance en moi.

Et puis....

Et puis, mon corps m'a trahie.

Tout y est passé : manque de fer, 9 de tension, colites, anorexie....

On était début janvier.

Un mois d'arrêt obligatoire.

Avec un tas d'examens médicaux.

Mais, moi, je savais bien que je n'étais pas malade.

Je savais exactement de quoi je souffrais.

C'est une ambulance qui m'a emmenée à Chaudon car je ne pouvais pas même conduire.

J'ai pleuré quand je me suis vue dans ma petite robe "Libération de Paris"...

Blanche et maigre.

Et puis...

Et puis mon bon médecin Jean-Bernard est venu me demander de lui raconter mes journées.

Et là, il a juste dit : il va falloir vivre autrement.

J'ai pu négocier de soutenir ma thèse en juillet.

J'avais pris un sujet "Société", et après le beau collège d'Eton, j'avais abordé le quartier sinistré des Chamards à Dreux.

Cette enquête a été passionnante.

Mes confrères "en locale" ne m'ont pas lâchée d'une semelle.

Et c'est là que j'ai aussi senti la confraternité !

Après...

Et bien après mon "A+", on a levé ma punition.

Le directeur de la rédaction - Yann - avait un projet.

Et il me l'avait réservé.

C'était reparti...

Pour de nouvelles aventures.

Mais mon mercato 1989...

Je vous le dis tout net...

Je l'ai encore en travers de la gorge !

Je ne suis pas prête de l'oublier.

Et j'ai une pensée confraternelle pour tous ceux qui vont vivre une rentrée désastreuse.

Qu'ils se rappellent bien : quand on tient une semaine, on tient deux semaines, etc....

 

Liliane Langellier

Et puis ce fut mon mercato à moi...

Publié dans L'espiègle Lili

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article