Les Justes.... et.... les autres....

Publié le par Liliane Langellier

J'ai le dossier tout à côté de moi... 

La phrase en exergue pince déjà le coeur :

"Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un mémorial (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés."

Isaïe 56,5

Nous avons décidé de travailler à trois sur les interviews de ceux qui ont connu Solange à Lormaye.

J'avais cru que cela me serait impossible.

J'aime mener mes enquêtes seule.

Je suis une sauvage des mots. Une passionnée des ambiances intimistes. Une chercheuse de la parole unique. Celle que tu vas retranscrire.

Car, oui, recueillir la parole est un moment unique.

Précieux.

Qui ne se partage pas.

Et puis, dans toutes nos différences, toutes trois, nous nous complétons.

Nous nous sommes ajustées.

Avec un seul but : constituer un dossier pour que la famille qui a hébergé Solange reçoive la médaille de Juste Parmi les Nations.

Récolter...

Récolter le plus de renseignements possible.

Sur la vie de l'époque.

Sur les lieux de l'époque.

Sur les gens de l'époque.

Sur tout ce que Solange a vécu pendant ses deux années à Lormaye.

Nous avons enquillé trois interviews sous une infernale cagna : les 15, 16 et 17 juillet.

Le 16 et le 17 furent donc différents cette année.

Même si j'y pense toujours.

Parce que mon père a su me le raconter avec des mots qui blessent à jamais.

Même si j'entends les cris des concierges dans les petites cours parisiennes : "Ils arrivent !"

Même si je sais qu'il faisait chaud, très chaud ce premier matin-là. Qu'ils ont été arrachés de leurs lits. De leurs vies. De la douceur de leurs appartements...

Tout ça pour être jetés dans des bus et conduits dans un lieu dont la prononciation pue l'horreur : "Vel d'hiv".

Dieu m'a ainsi faite. Là où les autres passent, moi je m'assois. Et, parfois, je pleure.

Donc nous voilà toutes trois.

La plus ordonnée d'entre nous collecte tous les documents. La plus artiste filme et enregistre les interviews. Et moi, et bien moi je fais comme à mon habitude. 

Je note un mot sur mon cahier.

Je l'entoure.

Je sais qu'il faudra y revenir.

En reparler. En venir à bout.

Il y a les moments de fou rire. Quand Louis raconte son flirt.

Il y a les moments de douleur.

Quand l'un des deux Pierre nous conte l'histoire de cette femme.

Réfugiée de Paris. Qui avait trouvé du ménage à faire à la Kommandantur de La Coudraie.

Elle s'appelait Lydie. Elle subtilisait des bons d'alimentation. Rendait des services.

A La Libération, ils l'ont tondue.

Oui "ils", les autres, les pas justes, les haineux, les rageux, les ceux qui en avaient bouffé du marché noir mais qui voulaient montrer qu'ils étaient les plus justes.

Et là tu te dis "pas pleurer".

Cela va mouiller le cahier.

Et la belle encre.

Peu à peu, on reconstitue tout.

Les journées de Solange. Les jeux de Solange. Les copains de Solange. La classe de Solange.

On a peur avec elle quand on l'appelle par son vrai nom le jour de son certificat d'études.

Un certain 6 juin 1944.

Cela ne s'invente pas.

On saute à la corde avec elle, au coin de la rue de Vacheresses. Ou dans la cour de récré.

Tandis que les garçons imaginent pour leurs billes des trajets du Tour de France.

Les Allemands se baignent juste à côté de l'école, dans l'Eure.

Chaque jour l'un d'eux vient à la ferme chercher des bouses de vaches pour les fleurs de leur jardin.

Plus haut, tout en haut du Parc du Château, il y a un genre d'aéroport.

Avec de faux avions en bois.

Pour tromper l'ennemi....

Mais les vrais avions rentrent le soir se cacher sous les feuillages

Ces années-là, la Porte de l'Enfer n'avait jamais si bien porté son nom !

On est dans un autre film.

Celui où, quand le maître ferme son couteau, tous les employés se lèvent et repartent aux travaux des champs.

Celui où les toilettes étaient (ou pas) au fond du jardin.

Celui où Solange avait peur d'aller tirer le cidre à la cave.

Celui de Madame Polvé l'institutrice..

Elle assume 5 niveaux. Une quarantaine d'enfants.

Qui seront 70 à la rentrée 1939.

Les résidences secondaires existaient déjà pour les Parisiens.

Nous avons perdu nos repères.

Nous aussi nous allons au petit café de Vacheresses.

Dont la patronne est si accueillante.

Nous aussi nous courons vers le tambour du garde-champêtre et ses "Avis à la Population". 

Du pire et du meilleur. Surtout quand grandes sont les affiches...

Nous aussi nous regardons les WL des voitures qui sortent en trombe rue du chemin neuf.

Achtung ! Wehrmacht Luftwaffe !

Et puis....

Et puis on arrive avec Solange, ce 18 juillet 1942.

Toute seule.

Comme une grande du haut de ses 11 ans.

Elle ne sait pas encore sa chance d'être juste en vie.

On descend du train à Maintenon.

On prend le car à Pierres.

Elle connait le chemin.

Elle était venue à Pâques avec Marie, sa maman polonaise, qui cherchait déjà une famille où la placer.

Car pour ceux qui portaient l'étoile jaune l'air de Paris était devenu irrespirable.

Verboten !

Verboten les lieux publics, les parcs, les théâtres...

Verboten !

Alors, toutes trois on a pris la valise de Solange pour qu'elle soit un peu moins lourde.

Et on l'accompagne sur sa route.

Tout en veillant bien que ce soit elle qui nous montre le chemin.

Et seulement elle.

 

Liliane Langellier

Lormaye. Vue prise de la tour.

Lormaye. Vue prise de la tour.

Publié dans L'espiègle Lili

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