Juin....

Publié le par Liliane Langellier

Juin.

Juin, c'est la fête du village de mon enfance.

Juin, c'est la Saint Médard.

C'était beau avant...

Nous sortions le grand banc du jardin et les fauteuils en osier devant "La Louise".

Et nous nous installions.

Pour attendre le défilé.

Les voisins aussi.

Alors, on se parlait. Les dernières nouvelles. Les petits. Les grands.

Mais ça, c'était avant.

Avant "la tribu des têtes baissées" comme l'écrit Guy Birenbaum.

Ceux qui ne voient et n'entendent plus rien car ils sont happés par leur portable.

Ils ignorent le temps qu'il fait. Ils bousculent le voisin sur leur passage.

Ils sont devenus de tristes automates addictifs.

Mais qu'il était donc joli notre mois de Juin à Chaudon.

La Saint Médard, c'est le 8 juin.

Je ne sais s'il me protège, mais j'ai eu, dans ma vie, un certain 8 juin pas comme les autres.

J'étais en classe de Philosophie.

Je révisais mon bac.

J'ai toujours été une enfant angoissée. Avec un joli syndrome d'échec.

Alors, ce week-end, quand je suis descendue au petit déjeuner et que j'ai balancé : "J'ai rêvé que j'étais opérée de l'appendicite le jour du bac"... Mon père a soupiré : "Heureusement qu'on n'en a qu'une...."

Et puis j'ai passé l'épreuve de gym.

Là, je dois dire que je suis montée à la corde comme personne. 

Mais, en redescendant, j'avais un tel point au côté droit que j'ai dû m'agenouiller.

Le prof était embêté. On était sur un stade, quelque part, vers la Cité Universitaire.

Mais ça a passé.

Et je suis retournée à mes chers bouquins.

Je m'endormais le soir sur mon petit magneto où j'avais enregistré mes cours de philo.

Et puis, ça m'a repris.

Mal au ventre, mal au coeur. Pas manger.

Le tonton médecin a été alerté.

Il a tout de suite diagnostiqué : "appendicite".

Mais il a ajouté : "Passe ton bac d'abord, on verra ça après."

Dix jours d'enfer. De douleurs à me tordre. A ne plus pouvoir ouvrir un livre. A rester prostrée comme une méduse sur mon lit avec de la glace sur le ventre.

A ne rien pouvoir avaler.

Et puis dans la nuit du 7 au 8 juin, ça s'est carrément gâté.

La fièvre s'est ramenée et pas qu'un peu : 40 au thermomètre familial.

Au petit matin, ils étaient tous paniqués. Le tonton médecin a joint l'hôpital Dunant à la porte de Saint-Cloud, on m'a enroulée dans une couverture, et en voiture pour l'aventure.

C'était le plus grand chirurgien qui devait m'opérer.

Quand on me l'a dit, je m'en tapais complètement.

En une heure de temps, j'étais au bloc. L'interne, avant de m'endormir, m'a demandé si je voulais les sujets de Philo. Mais là, je ne captais plus vraiment.

Je garde étonnemment un souvenir délicieux de ces moments.

Et pourtant j'ai douillé.

J'étais le cas de l'hôpital.

L'interne venait tous les soirs me faire une petite causette.

Oui, c'est vrai, qu'avec mes 17 ans tout frais, j'étais une jolie fleur...

Pendant ce temps-là, la culpabilisation a gagné la gente parentale.

Il a d'abord fallu que Fernand se présente au Lycée Louis Le Grand avec mon certificat médical, le matin même de l'examen, boulevard Saint Michel.

Et là, il a vécu une expérience peu banale.

Avant même qu'il ait le temps de l'ouvrir, on lui a refilé les sujets et indiqué une classe.

Il lui a fallu prouver qu'il n'était pas prof......

Le comble !

Je suis restée dix jours dans cet hosto.

Dehors, il faisait beau et chaud.

Johnny chantait "Retiens la nuit...." et moi je pensais à un joli blond que je reverrai du côté de Chaudon. Un très joli blond...

Mes copines de pensionnat, qui, elles, avaient passé le bac, sont venues me voir en tir groupé.

Elles étaient en vacances.

Pas moi.

Elles allaient partir en Angleterre. Moi, Penzance et la Cornouaille, c'était plutôt raté.

La date de session rattrapage pour les malades, cette année-là, était le 9 juillet.

Et à la Maison des Examens.

J'avais une longue cicatrice. Et je boitais un peu.

Mais chaque matin, Fernand m'emmenait à l'entrée du Bois de Boulogne où je révisais assise sur un pliant.

Et puis le grand jour est arrivé.

Les sujets de Philo sont tombés.

Parmi eux, je n'en ai vu qu'un : "Le plaisir et la douleur".

Là, je pouvais leur écrire du vécu et en direct.

Et je ne m'en suis pas privée.

Seul désagrément, nous n'aurions nos résultats que fin septembre.

Mais je m'en foutais totalement.

Je ne pensais qu'à aller danser au bal du 13 juillet à Sainte-Gemme-Moronval. 

L'endroit le plus chic près de Chaudon.

Où ma bande de copains et de cousins allaient guincher... Et puis le grand blond...

Mais à la Saint Médard, revenons....

Nous étions tous sur les bancs devant nos portes.

On nous vendait des confettis.

Et les majorettes défilaient. Oui, les majorettes de Chaudon.

Avec orchestre et tout le tin-tsouin.

Et puis, juste après venaient les chars.

Confectionnés par les habitants.

Et tirés par les tracteurs.

Le plus beau était toujours celui de notre fermier Delaunay.

Après le grand tour du village, ils allaient tous se garer devant la mairie.

Où tournaient déjà les manèges et qui sentait bon la barbe à papa.

Ils sont jolis ces souvenirs en pointillés.

Ces morceaux de bonheur à déguster au petit déjeuner.

Ils sont plein du soleil de Juin.

De rires d'enfants et de musiques "à la mode".

On croisait encore nos voisins à la fête. Avec l'horrible nounours bleu fluo gagné au stand de tir. Mais on était heureux.

C'était différent.

C'était la Saint Médard d'avant.

Quand on se parlait encore entre gens d'un même village.

Quand les filles louchaient un peu sur les garçons du coin. Ou le contraire peut-être.

C'était Juin tout plein.

Avec ses petites roses fripées à l'entrée de notre jardin de curé.

C'était la pleine éclosion de la nature.

Et on prenait le temps de la regarder.

De la sentir. Et de l'aimer.

Oui mais ça, c'était avant.

Avant la tribu des têtes baissées et des cerveaux programmés.

Je n'irai pas voir la Saint Médard cette année.

 

Liliane Langellier

Chaudon. Saint-Médard.

Chaudon. Saint-Médard.

Publié dans L'espiègle Lili

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