"La Louise"

Publié le par Liliane Langellier

C’était le dernier jeudi d’octobre. C’était un triste temps de Toussaint. La grand rue, voilée de brouillard, affichait un silence de mort. De circonstance.

 

J’avais garé la voiture devant la maison. Devant ma maison. Sans plus de façons que toutes les autres fois. Sans plus réfléchir que c’était la dernière fois.

 

J’allais imposer à « La Louise » son dernier supplice. Lui couper son eau et son électricité. Après l’avoir vendue à d’autres. Qui ne sauraient jamais. Qui ne comprenaient pas. Qui ne comprendraient rien. Que je haïssais déjà.

 

Je n’osais plus entrer. Je ne voulais pas voir. J’en avais déjà trop vu. A me brûler les yeux de larmes. A chercher la porte en aveugle. A accepter l’impossible renoncement.

 

Vendre une maison de famille est une douleur intolérable. Vendre la maison de la famille dont on est la dernière survivante est souffrance encore plus déchirante.

 

J’avais hâte d’en finir. De revoir juste sa cave. De fermer son portail. Prendre les clés pour le notaire. Sans omettre de décrocher la plaque, décorée de ses chères glycines, qui portait fièrement son nom. Le moment n’était plus à la fierté.

 

J’avais aménagé un nid sur la grand place du bourg le plus proche. Un joli nid d’ailleurs. Où je pourrais pleurer tout mon saoul en regardant les bûches flamber dans la cheminée. Mais ce ne serait pas « sa » cheminée.

 

Cette maison et moi nous étions semblables. Fortes et fragiles à la fois.

 

Je me souviens de mon premier cauchemar. Granny m’avait couchée dans leur chambre. Sous l’immense portrait d’un oncle à l’air sévère. Ce fut une nuit horrible. Debout sur mon lit, je hurlais et grelottais de fièvre. Le médecin fut dérangé. Et conseilla tout bonnement de monter sans tarder le portrait au grenier.

 

Je me souviens des confitures de groseilles. Un rite de mes chères vacances de juillet que je n’aurais manqué pour rien au monde. Nous allions les cueillir chez la cousine Renée. Quelques maisons plus loin. Puis il fallait les nettoyer. Enfin les cuire. Là, je veillais, car elle n’était que pour moi cette mousse rosâtre que l’on nomme l’écume. Et qui n’a de goût à nul autre pareil. Il y avait la pesée, le sucre, l’odeur, les rires, la vie…

 

Je me souviens de tous ces jeux inventés dans lesquels j’entraînais mes deux petits voisins. Après une bêtise, un jour, nous nous cachâmes dans le placard à balais, sous l’escalier du grenier, dont la fermeture se faisait de l’extérieur par la retombée d’un gros loquet de bois. Qui retomba. Et nous coinça. Je crus mourir étouffée. Et mon grand-père jura deux « Nom de Dieu » de colère en nous trouvant ainsi.

 

Je me souviens de sa tonnelle. Où je réinventais la fête au village avec ses stands de chamboule tout et où mes grands parents payaient l’entrée pour accéder à notre domaine. Nous la décorions comme une princesse. Et je la savais reconnaissante.

 

Je peux vous conter par le menu sa véranda. Le bureau orienté vers le petit jardin de curé. Les tableaux russes et les fauteuils en osier. Il était si doux de s’y asseoir pour entendre tomber la pluie.

 

Chaque pièce avait un parfum. Différent. La cuisine d’été et son charme suranné. Avec sa réserve à boulets Bernot. Pour les Godin et les cuisinières anciennes. Sa cuisine d’hiver, où il faisait bon se chauffer. Et où chaque jour le lait en bouillant débordait de sa casserole. On en gardait la crème épaisse pour le gâteau du dimanche. Et je mangeais mon riz au lait encore chaud sous le monte-et-baisse à la porcelaine décorée.

 

Le studio, qui fut tristement rebaptisé « salon », où Granny aimait à s’allonger pour une petite sieste. Et où les invités importants venaient prendre le café sur cette table ronde à la nappe vénitienne surannée.

 

Les portes des chambres s’ouvraient sur ce studio. Chacune d’elles portait le nom de son occupant. Et leurs fenêtres donnaient sur la rue principale. Mais elles étaient si basses et si vite enjambées.

 

Je me souviens des hortensias. Qu’il nous fallait soigner. Encore un autre rite fascinant pour la petite parisienne que j’étais : « nous allions à la terre de bruyère ». Dans la sapinière du haut. Avec la petite voiture. Même si je préférais grimper aux arbres et y laisser quelques morceaux de mes vêtements, je participais, le cœur vaillant, au ramassage de cette nourriture d’hortensias.

 

Je me souviens des quatre marches. Surmontées d’un rosier grimpant en arceau. Elles menaient au jardin de curé. Le comble pour un communiste, d’avoir un jardin de curé. Quatre petites parcelles. Toutes exploitées. Et leurs bordures si bien fleuries. Avec un système astucieux où les eaux des gouttières étaient récupérées dans une ancienne bassine pour l’arrosage du soir. Ecologistes, bien avant l’heure.

 

Je me souviens surtout des deux chèvrefeuilles qui ornaient les côtés de ma fenêtre de chambre. De leur parfum suave et sucré. De leur chevelure en désordre où se perdaient les abeilles bourdonnantes. Et de l’immense glycine mauve qui surmontait le portail et fleurissait quand bon lui semblait.

 

J’ai embrassé mon fiancé pour la première fois dans le hangar près du jardin. C’est dans sa cour que je me suis tenue en mariée, partagée entre la joie et la rage d’être trop regardée.

 

J’ai cru ne pas survivre quand Granny nous a quittés et qu’il a fallu fermer ses volets à « La Louise ». Pour la toute première fois. Elle n’était plus habitée et nous devions rejoindre Paris.

Elle a été témoin de tant de joies et de tant de peines. De déjeuners d’été aux nappes blanches et damassées sur les tables dressées dans la cour où les petits vins frais coulaient en abondance. Aux horribles séparations des êtres aimés que nous avions coutume de veiller entre ses quatre murs.

 

Elle m’habite encore. Elle hante encore mes rêves. Je ne connais pas d’autre endroit. Moi qui ai tant voyagé sous tant d’autres cieux. Elle est restée gravée dans mon cœur. Et c’est une si grande douleur de passer devant elle, que je m’arrange toujours pour l'éviter, par un plus grand détour, et emprunter la route du bas du village.

 

Je n’y suis plus jamais entrée. Je n’y entrerai plus jamais.

 

Liliane Langellier

"La Louise"

Publié dans L'espiègle Lili

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Maï 19/05/2015 21:58

Je vous comprends si bien ...
Il y a 30 ans déjà que nous avons ferme la maison de notre enfance à Dreux et le chagrin est toujours là.
Comme j'en ai voulu aux acquéreurs. ..Il paraît qu'ils ont tout refait...et de quel droit ?
Mon amitié.