Il a eu 65 ans samedi dernier...

Publié le par Liliane Langellier

Il a eu 65 ans samedi dernier.

Ou plutôt, il ne les a pas eus.

Ou très exactement il ne les aura jamais.

On aurait fêté ça avec nos enfants. Et même avec nos petits enfants.

Il aurait été fier d'être le patriarche.

Et il aurait mis le vin à décanter.

Comme à son habitude.

Dans un joli flacon de cristal.

Il aurait pris un peu de ventre.

Et des fils blancs dans sa barbe.

Il aurait raconté ses début de typographe à l'Imprimerie Moderne de Dreux.

Et, nos fils auraient souri.

Et puis, il se serait tourné vers moi.

Il aurait raconté notre rencontre.

Alors qu'il n'avait que 15 ans et demi.

Et qu'il avait dit à tous ses potes : "j'épouserai cette fille-là".

Et que personne ne l'avait cru.

Nos filles auraient souri. Et caché une larme.

J'aurais parlé d'autre chose.

Car je n'ai jamais aimé qu'on parle de moi.

Notre dernière petite fille, Louise, très intriguée, aurait demandé : "C'est quoi typographe ?"

Et il aurait expliqué.

Le plomb. Les petites lettres. La grande pince à épiler. Les mots qui s'alignent.

Il aurait montré des photos de l'atelier.

Il aurait raconté Gérard Blanchard. "Ere Nouvelle", le 16, de la rue Véron, le Gymnase Saulnier, les Rencontres de Lure. L'atelier "Typographie et Folie".

L'aventure d'une société en auto-gestion.

Ce combat de toute une vie.

Pour que chaque lettre trouve sa place avec amour.

Et que les phrases ne s'entrechoquent pas entre elles.

Il aurait raconté aussi ce moment unique de la signature des B.A.T. avec les auteurs chez Robert Laffont....

Et puis en portant un toast au champagne, il aurait dit "il faut que ça continue..."

"Le grand-père et le père de Liliane étaient imprimeurs. J'étais typographe.

Liliane bricole toujours dans les mots."

Alors, oui, il aurait dit "Il faut que ça continue..."

Les livres, les journaux, les mots, tout ça...

Il aurait ajouté : "Maintenant que j'ai enfin du temps, je voulais vous annoncer que je vais bosser auprès des prisonniers. Je vais les aider à faire un journal. Leur apprendre la titraille. Le choix des lettres, des photos..."

Et devant l'assemblée ébahie, il aurait ajouté :

"Vous oubliez un peu que Liliane et moi, à peine jeunes mariés, nous étions déjà engagés, chacun de notre côté dans les comités d'entreprise de nos sociétés..."

Là, j'aurais rougi.

En pensant au 9, rue du Puits de l'Ermite.

Et à tout l'amour que nous y avions imprimé.

Dans les murs de ce petit appartement.

Juste au-dessus du bougnat Marcillac.

L'un de nos fils aurait décoché : "Papa, tu ressembles de plus en plus à un député socialiste de la Troisième République..."

Sa barbe aurait frissonné sous le compliment et il aurait vite dit "Buvons...."

La petite Louise se serait agitée : "Mais votre maison, c'était pas ici ?"

Alors, il aurait raconté.

Dreux. Hourtin. Le service militaire. Notre mariage. Paris.

La vie, la vraie vie....

Et toute la famille aurait dit "Encore, encore, tu en as oublié...."

Mais...

Mais il n'a pas eu 65 ans samedi dernier.

Il n'y a pas eu de banquet avec de jolies fleurs sur de blanches nappes damassées.

Ni de vins décantés dans les flacons de cristal.

Il n'y a eu ni enfants, ni petits enfants.

Parce que le sort, le destin, Dieu, ou les trois réunis...

En ont décidé autrement.

Et qu'il n'a même pas eu le temps de voir arriver ses 40 ans.

Je hais à jamais les 17 janvier.

Liliane Langellier

Le premier petit brun appliqué et déterminé, c'est lui, le jour de mes 18 ans...

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Paris 5ème. 9, rue du Puits de l'Ermite... aujourd'hui...

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Casse typographique...

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Les Rencontres de Lure...

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La délicate signature du B.A.T avec les auteurs...

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Publié dans L'espiègle Lili

Commenter cet article

Azelys 22/01/2015 21:40

Magnifique et émouvant hommage pour l'être aimé ....

Maï 21/01/2015 19:30

Très touchant, votre article. Je pense à vous. Maï Melander-Sobel