C'est la faute à papa !

Publié le par Liliane Langellier

Oui, c'est la faute à papa !

Même si ça m'a pris du temps...

Et de l'argent...

Pour aller longuement me doucher l'inconscient en chic banlieue ouest...

Même si je le sais...

Même si j'en suis consciente...

C'est la faute à papa si je retombe toujours dans le même schéma.

Je vous raconte...

On a tous un père. Plus ou moins. Moi, c'était plutôt plus.

Il était comment ?

Séduisant. Trop. Et séducteur. Cela va sans dire.

Une superbe voix.

De longues mains fines.

Bourré d'humour.

Intelligent.

Vif.

Et... cruel.... Très cruel...

Surtout....

Si je ne pouvais répondre dans la minute à la question posée.

Si je ne comprenais pas sur le champ la plaisanterie balancée.

Si je n'étais pas à la hauteur de ce qu'il attendait de moi.

Tout a été bien pire dès que l'on m'a un peu socialisée. A l'école primaire.

C'était "être la première de la classe" ou "Rien".

Quelle petite fille, mais quelle petite fille, n'a pas envie de plaire à son papa ?

Ce qu'il n'avait pas vu arriver, c'est que j'étais... rebelle.

Que je ne supportais pas les mouchards.

Que je punissais les mensonges.

Un petit trublion au visage d'ange.

Un mini Zorro en uniforme bleu marine et blanc.

J'ai mordu Jeannine en cours de recré parce qu'elle m'avait balancée. On me faisait faire les tours de cour à l'envers !

J'ai rossé Babeth pour la même raison. Je l'ai laissée sur le carreau. Et dans mon chic pensionnat boulonnais, ce n'était guère apprécié.

Pourtant je n'étais pas violente.

Mais l'idée du mensonge me donnait des étouffements. Et je ne me maîtrisais plus.

Je me demande encore pourquoi les chères Soeurs ne m'ont pas virée.

Mon paternel a été convoqué mille et une fois.

Sous des motifs divers et variés.

J'avais attaché la jambe de ma voisine juste devant moi pour qu'elle ne puisse pas se lever et répondre au prof.

J'avais sculpté mon nom dans le bois de mon bureau.

Suite à un pari stupide, j'étais montée tout en haut du portique. J'étais tombée. Et j'avais perdu connaissance.

J'avais avancé le réveil de la fayotte Catherine Dupont, dans son box du dortoir, pour qu'elle se lève à quatre heures du mat" et se prépare à l'aveuglette.

Enfin... Je ne manquais certes pas d'imagination.

Les bons mois, je n'étais collée que deux samedis sur quatre. Les bons mois...

Et puis j'ai grandi...

Je suis tombée amoureuse. Un peu. Beaucoup. Passionnément.

Toujours le plus beau de la bande.

Mais je ne bougeais pas un cil. C'est lui qui venait me chercher.

Je ne me suis jamais prise pour un canon, mais le petit jeu de séduction me lassait avant même de l'avoir commencé.

J'avais d'autres chats à fouetter.

Et mes copines qui pleurnichaient pour des garçons ne m'inspiraient que du mépris.

Le seul qui soit venu à bout de tout ça... Par son amour... Par sa patience... Par son extrême gentillesse.... Je l'ai épousé.

Lui, il était exactement le contraire - en tout - de mon géniteur. Calme. Posé. Fidèle.

Mais quand on me l'a enlevé, j'ai repris mes mauvaises habitudes.

Pas tout de suite, hein, parce que j'étais en mille morceaux.

Et que personne ne trouvait la bonne colle.

En fait, j'oublie... Il y avait d'abord eu ce peintre. Italien.

Séduisant. Et séduit. Car j'étais la seule qui résistait dans le sérail de notre agence de pub. Donc j'étais la seule qu'il voulait.

Oui et non. Car il aimait mon Langellier autant que moi.

Et ma pureté le déstabilisait.

Nous passions des heures ensemble.

Moi, j'en ai profité. Pour tout apprendre. Sur la peinture. Et sur les peintres. Sur le jazz. Et sur ses musiciens. Sur l'Amérique. Et ses granges du Vermont. Sur Venise et sur Carpaccio.

Même si certaines âmes peu charitables résument sottement notre relation à "coucher".

Et bien c'est faux.

Surtout qu'il avait tout comme papa. Si je puis dire...

Un séducteur impénitent. Un humour à se rouler par terre. Une voix à en perdre l'audition.

Mais il collectionnait les femmes comme d'autres collectionnent les papillons.

Et, bien moi, il ne m'a jamais épinglée.

Je reprends...

Donc, j'étais là, éparpillée en mille morceaux, coupée de ma moitié, quand le deuxième est entré en scène.

Lui, il était le dieu des dames du Grand Magazine.

Donc, d'instinct, je le rejetais.

Il a pris son temps.

Pendant plus de six mois, il est venu deux heures chaque après-midi, dans mon bureau du premier étage, sous prétexte de prendre le thé.

Ma copine de bureau en avait des démangeaisons sur sa chaise.

Lui, il avait commencé "The chase". Un mot d'Alison Lurie. Sur laquelle il avait écrit.

Et puis, une veille de Noël, on est venu me chercher pour une fête. Il était entouré de sa cour habituelle. Je me suis avancée. Et je lui ai dit "Faites-moi danser !"

C'était "Sag warum"...

Bonne question.

Mais, moi, je n'avais pas le temps de me la poser car je m'envolais dès le lendemain matin pour mon premier Noël à la Cité des Anges.

Là. Ce fut la passion.

Je commençais à écrire des articles tout en suivant mes cours rue du Louvre.

Et je lui dois de m'être surpassée. D'avoir découvert le grand Nabokov. De pouvoir citer Shakespeare dans le texte. D'être allée à U.C.L.A. étudier la Littérature américaine.

C'est sûr, je n'avais jamais été aussi lumineuse.

Comment ne peut-on pas être rayonnante quand on se sait aimer par un homme comme ça ?

Ce fut la passion. Mais tempétueuse. Et fatigante.

Tout le magazine était au courant. Par lui.

Moi, je me refusais à me justifier.

Et voilà qu'un jour, il a succombé à une experte gâterie. Entre nous, ça, je m'en foutais plutôt.

Mais surtout, surtout, il lui a offert ses chers mots. Et elle a apposé son nom à elle, rien que son nom, en signature au bas de l'article. Sans états d'âme, cette arriviste. Au tableau de chasse impressionnant. Dont les exploits alimentaient en mots graveleux nos confrères journalistes, qui, au moment du Press Club, se marraient, en se poussant du coude...

La trahison pour moi était une trahison écrite. Pas orale.

On ne brade pas ses mots au rabais pour un moment de plaisir.

J'ai vomi.

Puis j'ai eu mal.

Puis j'ai tiré un trait.

Et après je n'ai eu que mépris.

Il était devenu complètement transparent.

Le troisième...

Le troisième... C'est plus délicat...

Il est encore un peu tôt pour en parler...

Car c'est encore trop récent.

Il faut laisser reposer.

Et puis je suis très très en colère.

Pas douloureuse. En colère.

Pas contre lui. Contre moi.

Car je le sais, bon sang, je le sais : ma première impression est toujours la bonne !

Le point commun des trois, ou plutôt les points communs :

- la superbe voix,

- l'humour,

- le charisme,

- les femmes,

- et, puis, bien sûr, la cruauté.

Quand je vous le disais que c'était la faute à papa !

Liliane Langellier

Papa au dos d'un miroir... Tout un programme...

Papa au dos d'un miroir... Tout un programme...

Publié dans L'espiègle Lili

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A 18/11/2014 08:32

beau repère...RE. Père.