Etre entière. Et ne rien faire à moitié.

Publié le par Liliane Langellier

Je n'avais pas mis de mots.

Pas de mots précis sur ma personnalité tourmentée.

Et puis il y eut cet été...

Comme seule Lormaye sait nous les offrir.

Avec des glycines alanguies le long des vieux murs.

Avec des petites rues désertes.

Avec le carillon de la tour qui chantonne ses notes. Pour vous rappeler où vous êtes.

J'avais rendez-vous dans l'une des plus belles propriétés.

Cachée sous ses frondaisons.

Un parc entre Eure et Roulebois.

J'avais rendez-vous...

Ce devait être pour le thé.

Lui, je le connaissais. Elle, je la découvrais.

Nous avons échangé sur tout. Sur rien. Sur la vie. Sur les gens. Sur nos chemins...

Et puis, tout d'un coup, c'est elle qui a dit :

"Cela ne doit pas être facile tous les jours d'être entière !"

J'ai empoché le mot pour le grignoter plus tard.

Puis je suis repartie. Par une petite ruelle secrète. Comme je les aime.

Et c'est là. Dans cette chaleur d'août. Au milieu de nulle part. Que la phrase m'a frappée.

J'ai dû m'en asseoir.

Mes jambes ont flageolé.

Cette femme, que je rencontrais pour la première fois, avait su mettre un mot sur moi. Sur mon tempérament. Sur mon caractère.

Car, oui, je suis entière.

Non, je ne fais pas les choses à moitié.

J'ai revu Minnie, dans ce cinéma de la Cité des Anges, alors que je pleurais abondamment dans mes kleenex, je l'ai revue me décocher : "J'aime bien quand tu pleures. Parce que, toi, tu ne fais pas semblant !"

J'ai retrouvé la phrase de ma petite mère, peu de temps avant sa mort : "Si tu pouvais feindre un peu..."

Non, ça je ne sais pas.

Même si je ne parle pas. Tout parle pour moi.

Mon visage. Mon corps. Mes expressions.

Je ne sais pas cacher ce que je ressens.

Et côté "ressentir"...

Mon Langellier s'étonnait toujours de me voir pleurer en lisant un livre.

Je suis vibrante.

Passionnée.

Jusqu'à l'extrême.

Je ne dis pas les mots à côté de leurs sens.

Je les pèse avant.

Et j'attends qu'ils fassent le bon poids.

La dernière nuit que j'ai passée rue de Braque, j'ai pleuré en me roulant sur le tapis.

J'ai hurlé dans le silence de mon mouchoir ce second arrachement qui m'était imposé.

Pourtant...

Pourtant ils m'avaient gardé tard à L'Express. Très tard. Car ils savaient. Ce qui m'attendait.

Quand je suis allée signer la vente de "La Louise". J'ai vomi sur tout le chemin (court, heureusement) entre ma nouvelle petite maison et l'étude du notaire.

J'étais dans un tel état qu'Yves, l'agent immobilier, a dû appeler sa femme infirmière pour qu'elle m'injecte illico du Primpéran.

Histoire de tenir la plume.

Pour signer au bas de la page.

Et tourner celle d'une grande histoire.

Qui me liait à cette maison de famille. A nulle autre semblable. Puisque c'était la mienne.

Je pleure quand j'écris.

Mes meilleurs textes, je les ai mouillés de mes larmes.

Je vois tout ce que les autres ignorent.

La main de l'ancêtre qui tremble.

Le chômeur seul sur son banc.

Le chien perdu sans collier.

Le chat écrasé sur la route.

Rien ne m'indiffère.

Mais tout peut prendre des proportions. Démesurées.

"Vous êtes trop sensible", me décoche-t-on souvent.

Oui, mais, si je ne l'étais pas, comment pourrais-je écrire ?

Ecrire sur ce que les autres écrivent.

Ecrire sur des fragments brisés de ma vie.

Je ne suis pas faite pour la passion. C'est la passion qui est faite pour moi.

J'envie parfois les gens froids. Au sang de serpent.

Parfois, seulement.

Quand je suis touchée, quand on m'a blessée, je suis comme un papillon de collection épinglé dans sa boîte.

Je ne peux plus bouger.

Plus parler.

Plus sortir.

Juste attendre que cela passe. Un peu. Pour me ressaisir.

Il y en a plein qui ne comprennent pas.

Il y en a même qui se risquent à me critiquer.

Ils n'ont pas eu ma vie. Et je leur laisse la leur.

Mais eux, savent-ils que l'écrivain que j'ai aimé - au-delà de toute raison - avait pour coutume de me dire, l'oeil rieur et la bouche malicieuse :

"Vous devriez écrire, ma petite Lili !"

Liliane Langellier

Etre entière. Et ne rien faire à moitié.

Publié dans L'espiègle Lili

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Agnès B 06/12/2014 08:57

Cet article est un courant d'air frais dans la nébuleuse des apparences, des non-dits, des regrets et des faux fuyants que beaucoup d'entre nous affectionnent, ou du moins cautionnent tout au long de leur vie. Sans avoir votre émotivité, trop individualiste pour ça, je comprends votre refus des rites que nous donnait la "bonne éducation"... A l'instar d'Oscar Wilde, je préfère avoir des remords, plutôt que des regrets... Merci de cette lecture, je reviendrai vous lire... :-)

A 04/12/2014 08:09

La vie serait plus simple si je n'étais pas "entière" mais j'arrive au bout et çà ne c'est pas arrangé . Hélas !!!

A 15/11/2014 17:11

je vous ressemble...Et vous savez trouver les mots justes pour vous ...nous décrire et moi je ne sais pas...Parfois ,j'aimerais devenir votre amie mais je ne ferai jamais rien pour ça.

LaLangellière 16/11/2014 07:51

Mais, si, faites quelque chose "pour ça"...
Enfin...
Faites comme vous voulez. Et ce que vous voulez.