Monsieur Roger.

Publié le par Liliane Langellier

Il est arrivé tôt dans ma vie, Monsieur Roger.

Encore une idée « charitable » de Jeannette.

« Il faut écrire à Monsieur Roger…. Le pauvre, il est loin de sa famille, il n’a pas de petite fille comme toi. Il vit et travaille dans le désert… En Mauritanie. »

Un remake du « Petit Prince », en quelque sorte !

Elle avait quand même pris le temps de m’expliquer que le papa de Monsieur Roger était le propriétaire de sa boutique.

Oui, c’était lui qui avait remarqué combien elle était courageuse et jolie, Place Marcel Sembat. Et combien elle avait une clientèle attachée à sa personne.

Il possédait des cafés. Porte de Saint-Cloud, entre autres.

Monsieur Roger était leur fils unique. Et le pote de mon père.

Alors j’écrivais à Monsieur Roger. Je lui racontais ma petite vie de pensionnaire. Je lui demandais qu’il me raconte le désert. Le sable. Les gens. Dans ses lettres.

Et puis il est rentré du désert.

S’en est suivi une période un peu obscure où Papa emmenait la mère de Monsieur Roger dans un lieu secret.

Je n’avais toujours pas fait sa connaissance.

Et puis, il est venu. Oui, en chair et en os. A la boutique. Une veille de 1er mai. Commander 16 pots de muguet. Tous pareils.

La question m’a échappé : « Il a 16 femmes, Monsieur Roger ? »

Il était grand. Beau. Plutôt blond. Avec des cheveux ondulés. Et des yeux clairs. Il était surtout très élégant.

En grandissant, on a un peu répondu à mes questions. Ou plutôt à côté de mes questions. Monsieur Roger avait fait de la Résistance. Il avait hébergé des aviateurs anglais (ou américains ?). Et Papa lui fournissait – via son imprimerie – des tickets d’alimentation pour nos futurs libérateurs.

Et puis j’ai quand même réussi à en savoir un peu plus.

Il habitait le quartier des Halles. Où il possédait un hôtel. Pour touristes, m’a-t-on immédiatement précisé.

Un peu plus tard, dans une conversation familiale, j’ai entendu Papa dire « Il n’aurait jamais dû se coucher sous cette voiture pour tirer sur les flics C’est ce qui l’a perdu ! » Moi, j’étais encore dans le trip « Résistance ».

Mais Papa se souciait. Le nouveau métier de Monsieur Roger faisait craindre le pire pour son avenir. Et sa mère en était morte de chagrin.

Là, j’aurais dû tilter. M’enfin si vous pensez qu’à 15 ans, dans ces années-là, on savait tout ça…

Un peu plus tard, j’ai appris qu’en fait c’est à la Prison de la Santé que Papa emmenait sa mère. « Des bêtises de jeunesse, tu comprends, il avait été trop gâté. Son père avait trop d’argent… Et puis, il était trop beau… »

Sur la dernière phrase, j’étais complètement d’accord.

Il fréquentait ma famille, Monsieur Roger. Il avait même une dame avec lui. Assez rondouillarde. Tout à fait respectable. Ils ont d’ailleurs été invités pour la fête de mes 20 ans. Ils m’ont offert un bijou que je n’ai jamais porté : un énorme Louis d’Or, avec un entourage douteux. Et une chaîne assortie.

Ce jour-là, j’ai dansé avec lui. Et ça, je peux vous le dire, il dansait bien. Et je ne risquais pas de tomber de ses bras…

C’est là que Papa, sentant le danger arriver, s’est décidé à me parler.

« Tu sais, Monsieur Roger, il a des dames qui travaillent pour lui. » Moi j’ai pensé « Chef dans une usine, ou dans un commerce… Enfin j’ai pensé à côté, quoi. Et Fernand il avait du mal à mettre des mots sur la vie de Monsieur Roger. Alors je l’ai aidé : « M’enfin, il fait quoi ? »

« Il est tenancier ! »

J’étais bien avancée. Mais je me suis renseignée. En plus Papa se faisait du souci parce que l’hôtel des Halles allait fermer et Monsieur Roger allait devoir se reconvertir.

Après… Après nous l’avons moins vu puisqu’il n’était plus sur Paris…

Après… Après j’ai connu mon Langellier. Et entre mon grand amour et mes études, j’avais tout autre chose en tête…

Mais je savais qu’il possédait un bar vers Mantes, avec « bleu » dans le nom.

Un week-end où nous étions à Chaudon, l’une de mes copines et moi, mon Langellier nous a emmenées, avec quelques autres, à une party sur Mantes. A la sortie, toute fiérote, j’ai déclaré : « Un ami de mon père possède un bar ici. Si on allait boire un verre ? »

Aussitôt dit. Aussitôt fait.

Je me vois encore ouvrir la porte du bar. Il devait être trois heures du matin. Il faisait sombre. Et enfumé. Quand sa femme nous a vus, elle a tout de suite dit : « Je vais chercher Monsieur Roger ! »

Au fond il y avait des hommes qui faisaient la queue en bas d’un escalier. Comme au P.M.U.

Monsieur Roger est arrivé. Toujours charismatique. Et il a totalement assumé.

« Bon. Tu as compris maintenant ce que je fais. Alors champagne pour tout le monde !!! »

Mères, ne racontez pas trop de carabistouilles à vos petites filles. Car cela a été très dur pour moi de passer du Petit Prince au tenancier !

Liliane Langellier

Monsieur Roger.

Publié dans L'espiègle Lili

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A 06/10/2014 11:08

Bel humour et toujours bien écrit...Vous nous emportez avec vous.