Une Summer Session à U.C.L.A.

Publié le par Liliane Langellier

Tout a commencé par une fuite. Et un défi. D’ailleurs, dans la langue de Thoreau, on oserait même dire que je suis Ph.D. en fuite. Et en défi.
La fuite d’abord. Une semaine avant Noël de cette belle année 1988, j’avais réalisé que l’objet de ma passion envisageait de quitter sa vie. Pour entrer dans la mienne. Il l’avait dit en badinant au cours d’un déjeuner. Mais l’une de « mes bonnes amies », présente, elle aussi, à ce repas, avait confirmé ce que je ne voulais pas entendre : il annulait Noël avec les siens. Pour venir dans le mien.
J’avais en stock une sœur aînée à L.A. Et une grande amie à Air France. Je passai donc deux coups de fil. Le premier à L.A. Le second pour obtenir un billet : il y avait une place le matin même de Noël. Je pris. Sans hésitation. Moins 30 % sur l'avion. Et l'hébergement gratuit. Qui pouvait rêver mieux ?
J’avais précisé à mes deux interlocutrices que c’était une question de vie ou de mort. Une question de passion eut été un terme plus exact.
Quand il tenta donc de me dire ses projets, je lui répliquai les miens.
Je casai mes deux oiseaux âgés chez un Chaudonnais chaleureux. Et puis, la Californie. Vite.
C’était mon second Noël là-bas. Mais prendre l’avion le matin même de ce jour sacré eut quelque chose d’étrangement marginal. Qui me plut beaucoup.

Les séjours à Hollywood, chez Minnie, je connaissais. Un mélange de « Dallas » et de « Bridget Jones ». Le côté « Dallas » quand Minnie me traînait chez son coiffeur sur Rodéo Drive, ou bruncher dans les Palaces, le côté « Bridget Jones » quand je me retrouvais seule confrontée à L.A. Avec un planning chargé et des articles à préparer.

Minnie fréquentait U.C.L.A. pour des études d’architecte d’intérieur. Et elle me demanda de l’accompagner un soir. Juste histoire de voir…

Et alors là, je vis et je fus conquise. Love at first sight. Le campus. Le prof. Les élèves. Tout et plus encore.

Après avoir claqué, sans regrets, l’argent du beau-frère – parti trekker au Népal - en louant une stretch-limo blanche pour notre dernière soirée de l’année, dans le but d’écumer restos et boîtes mode de L.A., je réintégrai, dès les premiers jours de janvier, mon boulot dans le Grand Magazine. Avec une seule idée fixe en tête : des études à U.C.L.A.

J’avais d’abord pensé « Shakespeare ». Mais le service Formation me suggéra les cours de M.J. Colacurcio sur la littérature américaine du XIXe siècle. Créneau fort peu exploré par les Frenchies.

Je partais donc pour une Summer Session d’un mois et demi. Avec deux certificats de littérature américaine à la clé.

Coutume de départ, j’offris un pot à mes confrères et consoeurs. Et l’un d’eux eût la bonne parole. Celle qu’il me fallait entendre : « Quand tu seras là-bas, ne dis surtout pas à quel journal tu appartiens… » La compétition venait de commencer dans ma tête.

Je n’avais absolument pas envisagé l’étendue des difficultés. Le campus de U.C.L.A. est une véritable ville. Et à l’époque pas de GPS, pas de portables. Juste le « demerden-sie-sich » et en silence, merci. Je fis donc un rapide repérage avec Minnie. Car j’allais habiter une chambre d’étudiante à Hedrick Hall avec une coloc inconnue.
Louer une voiture, ça je savais. L.A. sans voiture, les flics t’arrêtent car ils te prennent pour un cambrioleur.
J’intégrai donc ma chambre. Avec une Australienne. Etudiante en mathématiques. Et boulimique. Le deal fut simple. Je l’invitais une fois par semaine à nager dans la piscine hollywoodienne de Minnie. Elle supportait ma lumière jusqu’à deux heures du mat chaque nuit pour mes chères études.
Tout était compliqué. Trouver le restaurant universitaire. Trouver ses salles de classe. Caler ses programmes. Mais j’étais si joyeuse que rien ne me pesait. Et puis Minnie avait veillé à ma garde robe universitaire : Reeboks et bermudas.
C’est donc l’esprit libre que j’abordai le premier cours de Colacurcio. Un maître. Qui commença par Emerson. Et dont je comprenais chaque mot. Le cours de l’après-midi se gâta un peu quand je me retrouvai face à des grosses têtes de Yale, Harvard, Princeton, en cours de poésie. Dès la fin de son enseignement, je lui demandai à changer de matière et à suivre « The American Novel » avec son autorisation et une dispense spéciale.
Non. Ce ne fut pas rose. Là où les Américains tentent un certificat en une Summer Session, moi, Madame Plus, j’en tentais deux. Oui, il me fallut bosser. Ramer même. Pas de sorties. Juste mes livres et moi. Et puis mes deux profs. Je m’étais quand même offert le luxe d’un tuteur pour le mid-term de Colacurcio, car le sujet « l’évolution de la place de Jésus dans les sermons d’Emerson » (qui valut une attaque au beau-père de Minnie à un dîner de Sabbat) me semblait un peu…… costaud.
Les mid-terms se déroulèrent au mieux.
Restaient à choisir les sujets pour l’examen final. En littérature américaine, nous avions à comparer deux personnages de deux romans étudiés au cours de ces six semaines. Mon choix fut simple et pour cause : « Humbert Humbert de Lolita et Great Jay Gatsby as monomaniacs ». Pour le sujet du second certificat, j'optai sans enthousiasme pour Consider Moby-Dick as a response to the « romantic naturalism » of Emerson and Thoreau, je crus bien mourir. Et ne plus jamais supporter l’odeur du poisson. Mais mon tuteur veillait.
L’examen était fixé au 15 septembre. Une simple copie à rendre pour la première matière (équivalent à une première année d’Université) mais un développement oral à assurer pour la seconde (niveau agrégation). Par quel miracle je fus dispensée de cet oral, je ne sais plus. Mais je sus que j’avais réussi. Même si je devais attendre encore un bon mois pour avoir mes notes.
Deux anecdotes rigolotes ? Vous êtes sûrs ?
Une semaine avant l’examen final, j’assistai à un match de foot pour encourager mon université. Au Rosebowl de Pasadena. J’étais agitée et habillée en bleu ciel et jaune. Juste devant moi, un étudiant blond et sublime se retourne et engage la conversation. Nourri au lait depuis sa tendre enfance, il finissait un genre de Sciences Po. Nous échangeons en riant. Et il m’écrit son numéro de téléphone dans le creux de la main. Je ne l’ai jamais appelé. A une semaine de l’épreuve finale, c’était rater à coup sûr et mourir…… de honte.
Au moment de mon dernier bilan, mon professeur principal me demanda pourquoi je n’étais jamais allée le voir dans son bureau. Je n’en avais eu ni le besoin ni l’envie. Ce sont des années plus tard, en lisant David Lodge que la devise de U.C.L.A. « Fiat Lux » éclaira sa phrase…
Comment je m’en suis sortie. Mais avec les honneurs. Un « A » en American Novel avec une note de 16. Et un « B+ » en XIXth American Literature avec 13.2.
Là, ce sont mes confrères qui m’ont offert un pot.
Mais le compliment. Celui que j’attendais depuis l’âge de mes six ans, c’est mon papa qui l’a enfin prononcé quand il a connu mes résultats : « Ma fille, je suis fier de toi ! ».
Si je vous dis que mon diplôme est encadré et dûment accroché au-dessus de mon bureau, vous me croirez, n’est-ce pas ?
Liliane Langellier

Une Summer Session à U.C.L.A.

Publié dans L'espiègle Lili

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