Pâques à Léningrad. Avril 1924.

Publié le par Liliane Langellier

Pâques à Léningrad. Avril 1924.

Mes vacances chaudonnaises, chez Louise et Auguste, ont été une véritable initiation à la Russie. Le samovar trônait en majesté dans le salon. Les auteurs russes, Tourgueniev, Tolstoï, Tchekhov, etc.. avaient pris d'assaut la bibliothèque. Des tableaux aux étranges sous-bois ornaient les murs.... Auguste, communiste de la première heure, était parti, dans le cadre du "Trust" à Pétrograd en 1923. Louise l'avait rejoint une année plus tard. Après un voyage d'une semaine en Transsibérien. Retour sur une correspondance Léningrad / Chaudon...

Léningrad, 26 avril 1924

Ma chérie,

Je suis à la maison pour trois jours car Pâques est la plus grande fête de l’année et tout est fermé le samedi, le dimanche et le lundi. (…) Aujourd’hui, samedi, les intérieurs sont curieux à visiter, on y voit de grands préparatifs de cuisine pour fêter convenablement ces trois jours. Les vrais croyants font maigre depuis 7 semaines et voici la cause de ces préparatifs culinaires.

Ce soir, à minuit, toutes les cloches vont sonner et il y a messe dès 11 heures jusqu’à 3 heures, le lendemain matin.

Je suis curieux de voir et je vais à cette messe avec monsieur Simonoff et sa famille. Nous rentrerons à 2 heures et souperons chez eux à notre retour. Passant à la cuisine, je vois la jeune veuve, leur fille, qui revient de l’église, faire bénir quelques aliments qui seront ce soir sur la table. Madame Simonoff vient de me l’expliquer et tu penses comment cela me surprend. Lorsque tu seras ici, tu verras un tas de choses curieuses trop longues à expliquer dans des lettres. Il faut voir.

27 avril 1924

Nous sommes partis hier à 23 h 30 et sommes arrivés à minuit moins le quart à l’église. Que de surprises on éprouve ici ! Je croyais arriver dans un monument où il y aurait peu de fidèles et je me suis trouvé dans une foule incroyable. Je n’ai jamais été serré de ma vie comme je l’ai été hier. Après un quart d’heure de présence, la cérémonie a commencé et cela présente un certain cachet.

Avant de continuer, je vais te dire que les journaux avaient fait une campagne pour qu’il n’y ait pas de fêtes de Pâques, mais cela a été impossible, et, après bien des hésitations, il a été décidé qu’il y aurait trois jours : le samedi, le dimanche et le lundi.

Au premier abord, je ne comprenais pas cette hésitation, mais maintenant après avoir vu cette cérémonie religieuse, je comprends. Le peuple russe, même celui qui a fait la Révolution, est croyant – sauf les jeunes – et je suis certains que les trois quarts de la population ont assisté à cette cérémonie annuelle et que parmi ceux qui ne sont pas venus, il y en a une grande partie qui sont croyants.

V. Poorten a visité quatre ou cinq églises et il a vu la même affluence à chacune. Moi, j’y étais avec monsieur Simonoff et son fils, la fille et la mère sont restées à la maison pour préparer le souper.

En rentrant dans l’église, nous avons acheté une bougie et pendant la messe les lampes de l’église furent éteintes et chaque fidèle tenait une bougie allumée à la main : c’était très drôle.

Nous étions serrés, serrés ; nous avions chaud, chaud. Certaines personnes avaient la sueur qui leur coulait sur la figure. Nos petites bougies de cire, grosses de 6 mm et longues de 20 centimètres fondaient dans nos doigts. Je garde cette bougie comme souvenir.

Nous devions rester jusqu’à trois heures mais cela aurait été impossible et nous sommes sortis du bâtiment à 1 h 30. Juges de ma surprise en voyant dehors autant de monde que dedans et tous ces gens attendant que ceux de l’intérieur soient sortis pour rentrer à leur tour.

Dehors tous les jeunes gens se promenaient avec leurs bougies allumées. Tu vois d’ici ce que c’est drôle pour nous occidentaux. V. Poorten s’est couché à 6 heures du matin. Moi, je suis rentré à 2 heures et nous nous sommes mis à souper. J’ai bu du vin, de la bière, du café, de l’alcool, j’ai mangé comme quatre et aujourd’hui je n’ai pas eu faim de la journée.

Nous nous sommes couchés à 4 heures ! Je t’ai écrit ceci si rapidement que je te prie de ne pas faire lire la lettre. A bientôt, ma chérie, le plaisir de te revoir (…)

Auguste

Auguste, qui avait dû trop écouter que "Prêter à la Russie c'est prêter à la France !" a laissé plus que quelques plumes dans l'emprunt russe.

Ce qui m'a donné un rejet éternel pour les opérations boursières.

Pour connaître mieux la littérature russe : faites un tour chez Babelio.

Pâques à Léningrad. Avril 1924.

Publié dans L'espiègle Lili

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