On fait comment quand on a eu un papa trop intelligent ?

Publié le par Liliane Langellier

Ce n’est pas tout de suite que l’on en prend conscience. Il est un âge où l’on veut d’abord lui plaire. Surtout : « être à la hauteur ». Pour qu’il vous remarque. Qu’il ne voit que vous. Toujours première de la classe avec mention. Toujours jolie à regarder. Car il aime les femmes, papa. Et il ne s’en cache pas.

Il a tout pour lui. Une jolie voix. Un charme absolu. De longues mains aux doigts soignés. De l’intelligence à revendre. Et surtout de l’humour. Dont il use et abuse. Souvent à vos dépens. Souvent devant les autres. Si vous n’êtes pas assez vive pour saisir au vol ses bons mots.

Sans que vous vous en rendiez compte il a déjà planté quelques éclats de verre en plein cœur de votre fragilité d’enfant.

C’est quand vous prendrez les formes d’une femme qu’il frappera plus fort. Les mots blessent. Ils abîment en profondeur. Ils restent à stagner dans un marigot glauque. Surtout les mots du premier homme. Aimé et admiré. Admiré et aimé.

En fait il souffrira. Il ne le supportera pas. Le regard des autres hommes sur vous. Car aucun ne sera assez digne. Il vient d’entrer en compétition. Il fait feu de tout bois. Et vous allez salement morfler.

Vous avez 17 ans. Et vous êtes jolie. Même l’uniforme strict de la Pension vous convient à merveille. Et puis, vous êtes si drôle. Vous fûtes à bonne école. Alors que vous regardez vos oncles, ce sont d’abord vos cousins qui tombent amoureux. Puis les amis de vos cousins. Ainsi va la vie.

C’est décidé : vous serez rebelle. Puisqu’il veut la guerre, il l’aura. Il vous rabaisse. Vous le rabaisserez. Il est un peu dépassé alors que vous entrez en classe de philosophie et que vous allez découvrir le monde. Pas son monde à lui. Le monde des idées. Celles des autres.

Vous n’y avez jamais pensé : sa petite fille a désormais un corps de femme désirable. Son élève béate écoute d’autres professeurs lui enseigner d’autres idées. On lui a tout volé. D'un coup.

« Tu n’auras jamais ton bac avec mention ». Et vous l’aurez, bien sûr. Et vous choisirez l’Université qu’il déteste. Celle des contestataires. Même si cela doit vous coûter trois heures de transport par jour.

Et puis vient le premier clash. Le premier échec à un oral d'examen. Devant un homme impitoyable qui vous humilie. Sur un sujet que vous n’aviez pas travaillé. La suite est peu classique. Livres jetés à la Seine. Trois cognacs avalés sur un zinc. La décision d'abandon de l’université.

Car il va falloir l’affronter. A deux. Votre premier échec et vous. Il ne comprend pas. Il ne comprend plus. Alors on vous traîne passer des tests psys. « Mais elle va faire quoi ? Elle avait tout pour une carrière de prof ! Un job rêvé pour une femme ».

Trois jours de tests. Où l’on vous demandera même à vous, la nulle en dessin, de dessiner votre père. Le résultat tombe comme un couperet : « journaliste ».

Cela devait bien arriver, à aider à la boutique, à être curieuse de la vie des autres, à rencontrer tant de gens divers et variés. Car un fleuriste c’est un ami de la famille. A toutes les étapes de la vie.

Vite, on va vous trouver une école. Et vous, vous allez trouver l’homme de votre vie. Contrairement à tous les fiancés de vos amies, malgré les investissements maternels en robes longues et en coiffures, l’homme de votre vie ne sortira pas d’une grande école. Mais sa vérité et sa simplicité ont su décongeler votre cœur. Ce qui n’a pas de prix.

Alors, quelques années plus tard, papa, il lui faudra affronter. Devant tous. Mener sa fille à l’autel. Cette horrible expression. La donner à un autre homme. L’abandonner. La perdre. Vous ne l’aviez jamais vu ivre. Et bien ce fut le jour où……..

Vous avez un mari tout neuf, un job tout neuf, un appart sympa (loin de lui) et ce que vous ne savez pas encore c’est que vous allez toute votre vie trimballer votre petit schéma. N’admirer que les hommes brillants. Séduisants et séducteurs. Bardés d’humour. Et si possible cruels.

Vous serez courtisés. Très. Vos répliques amusent. Mais sont-elles les vôtres ? Vous déclencherez quelques passions que vous vous garderez de consommer. Car vous êtes une fidèle. Et puis ces passions-là ressemblent tellement à papa. On ne transgresse pas l’inceste.

Sans que vous y preniez garde, les années vont passer. Et c’est lui qui va devenir dépendant. Alors vous serez là. Car vous l’aimez. Et l’amour ne passe pas.Et puis, grâce à lui, vous êtes allée de challenge en challenge. Les hommes ont toujours été, pour vous, une source de progrès et de dépassement. Intellectuel. Il vous narguera une dernière fois. Sur une affaire vieille de 70 ans. Mais sur ce coup-là, il se lancera : "Tu es démerdarde, ma fille, tu trouveras !" Cruelle ironie du sort, quand votre premier article sortira sur quatre pages, il sera déjà trop absent pour le lire.

Enfin, vous aurez la grâce d’être là à son dernier jour, à sa dernière heure, à sa dernière minute. De lui tenir la main au moment du passage. De voir l'ultime larme couler sur son visage. Vous, qui maintenant savez. Que vous étiez la seule. Que vous l’aviez toujours été. Mais désormais, pour vous, ce sera comment la vie sans lui ?

Liliane Langellier

Le jour de mon baptême !

Le jour de mon baptême !

Fernand au dos d'un miroir de poche (?)

Fernand au dos d'un miroir de poche (?)

Publié dans L'espiègle Lili

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A 30/10/2016 09:19

Petite fille fidèle...