Ma première Bé-Dé : "Les aventures de Rosalie" de Léo Calvo

Publié le par Liliane Langellier

Ma première Bé-Dé : "Les aventures de Rosalie" de Léo Calvo

Il y a toujours - à ce qu'il paraît - une première fois. Et cette première fois marque au fer rouge toutes les autres fois.

Je cherchais d'abord son nom. Parce que, les images, je les avais dans ma tête.

Une merveilleuse petite voiture. Pleine de couleurs. Et qui parlait. Et qui racontait sa vie.

Il m'a fallu attendre de tomber dans l'affaire Seznec et ses histoires de Cadillac. De faire des recherches sur les Taxis de la Marne... pour retrouver un jour son nom. Et réussir à acheter sur Internet, le modèle même qui avait fait rêver mon enfance solitaire.

Elle est là. Près de moi.

Avec ses jolis dessins de Léo Calvo. Et ses pages un peu jaunies. Peut-être, mais j'aime tout ce qui est authentique.

Je vous recopie, pour le plaisir, son tout premier texte :

"On l'appelait Rosalie. Nul n'avait jamais bien su pourquoi. Mais le plus ancien du garage, le vieux balai barbu, racontait qu'au temps de sa jeunesse, il avait connu Rosalie déjà vieille, si bien qu'on pouvait penser que sa naissance remontait au temps héroïques du début de l'automobile où les conducteurs étaient autant de paladins ou de Don Quichotte.

On savait cependant par des confidences de Rosalie qu'elle avait longtemps souffert de ne pas grandir. En effet, la plupart des êtres naissent, poussent, grandissent, s'épanouissent en pleine maturité, puis se ratatinent en vieillissant. Mais Rosalie était née petite et n'avait jamais grandi. Elle en avait beaucoup souffert. Cependant l'expérience de la vie lui avait démontré qu'on a souvent besoin des petits, et les nombreux services que Rosalie avait pu rendre dans une longue carrière lui avaient acquis la considération de tous et donné cette philosophie souriante que chacun admirait aujourd'hui. Car Rosalie avait bon caractère. Quand il y avait une dispute au garage, c'est elle qui apportait l'apaisement par sa bonhomie et son raisonnement de bonne vieille..."

L'épisode des Taxis de la Marne est tout un enseignement :

"Un vieux taxi, héros des récentes manoeuvres où il avait servi dans l'Etat-major, assura qu'un jeune pouvait passer. Tous se récrièrent que c'était folie, mais Rosalie avait entendu.

N'écoutant que son courage, elle s'élança, zigzaguant pour ne pas perdre contact avec ces deux rails tordus que l'explosion avait laissé comme un défi à l'audace. Elle parvint ainsi au milieu du pont et il devenait évident qu'elle le traverserait sans encombre quand un tir de barrage effrayant vint littéralement l'encadrer et la clouer sur place.

Impossible cette fois de se camoufler. Rosalie se mit à trembler de toutes ses roues. Ah ! Autre chose est de se faire toute petite dans un abri pour laisser passer l'avalanche ou bien de faire front crânement à la mort, de la regarder en face, de la défier ! Rosalie sachant les phares de toutes ses soeurs braqués sur elle, se fit violence pour dominer sa peur. Quoi ! Ce n'est pas une honte d'avoir peur. Ce qui est triste c'est d'y céder. Rosalie n'y céda pas et soutint bravement l'ouragan. Celui-ci d'ailleurs, comme toujours, après des minutes qui parurent des siècles, s'apaisa. Fallait-il rebrousser chemin ? Il sembla que le destin lui fournît l'occasion de fuir sans honte car devant elle, ce qui restait du tablier venait d'être coupé sur 50 centimètres, creusant ainsi une interruption effrayante des deux rails providentiels.

Mais l'épreuve qu'elle venait de subir victorieusement avait donné à Rosalie les ailes de l'héroïsme. Reculant un peu pour mieux prendre son élan, elle franchit d'un bond ce vide dont la seule vue, en d'autres temps, lui eût fait chavirer le coeur et, narguant les eaux lourdes et noires de la rivière qui attendaient leur proie, elle se retrouva de l'autre côté sans avoir perdu aucun de ses amis tapis entre les coussins et ne bougeant pas d'un tour de vis.

Bien entendu l'exploit de Rosalie avait été salué des deux côtés de la rivière et devait lui valoir les plus hautes distinctions.

Le jour de la cérémonie, toutes les fourragères de l'armée lui firent escorte. Un grand cordon de boulons fut déployé le long des rues et une compagnie de tournevis rendit les honneurs. Rosalie, toute gonflée d'importance, occupait le centre de la place. Une cisaille géante lui passa la cravate tricolore et Rosalie ressentit le grand frisson quand un camion militaire lui donna l'accolade.

Et c'est sans doute en souvenir de l'exploit de Rosalie que longtemps on vit ses soeurs parer leur bouchon de radiateur de cet élan qui faisait l'admiration des voitures concurrentes, lesquelles, par imitation ou par dépit, ornaient leur radiateur des plastrons multicolores qu'on ne voit plus aujourd'hui que sur les plastrons des ancêtres."

Il y a toujours une première fois. Et cette première fois marque au fer rouge toutes les autres fois. Pas besoin de s'allonger sur le divin divan pour comprendre l'importance de "Rosalie" dans ma tendre enfance.

Liliane Langellier

P.S. "Les aventures de Rosalie" ont été rééditées chez Gallimard.

P.S.2 On peut découvrir plus d'images ici.

Publié dans L'espiègle Lili

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