Ma Minnie à moi...

Publié le par Liliane Langellier

Je la connais depuis toujours. Je l’aime tendrement. C'est ma grande sœur d’âme. Retour ému sur l’histoire d’une amitié.

Je sais très exactement quand je l’ai vue pour la première fois. C’était un lundi matin. Il pleuvait. Mon père me raccompagnait en voiture au pensionnat. Elle marchait sur le trottoir gauche du boulevard Jean Jaurès. Pour aller prendre son bus 52. Elle bossait déjà.

Je la connaissais de nom depuis longtemps. Quand ma mère avait repris cette boutique de fleurs, son grand-père était aussi fleuriste à quelques encablures.

Je ne savais pas grand-chose d’elle. Fille unique comme moi. Mais beaucoup plus gâtée. Petite fille toujours habillée de blanc. Qui demandait aux passagers du métro de lui baiser la main sous l’œil attendri de sa mère.

Son grand-père l’emmenait avec lui dans les plus grands hôtels parisiens dont il était l’unique fleuriste. Et elle en prenait déjà plein ses mirettes de petite fille.

Il a fallu du temps pour que j’obtienne enfin le droit d’aller la visiter. J’étais encore au pensionnat. En terminale ? Le week-end j’étais admise dans sa chambre comme dans un sanctuaire. Elle me fascinait.

Il faut bien vous dire qu’avec ses quatre ans de plus que moi, elle avait déjà tout vécu : la bande du drugstore, l’Angleterre des années 60, les boîtes branchées et très privées, Renoma, la rue de la Pompe, etc…

Quand je l’écoutais, ma vie en bleue marine et blanc se la jouait en couleurs.

Sa chambre était un modèle de rangement. Elle était déjà très organisée. Elle l’est encore. Tout mon contraire…

Je crois que c’est l’année de mes 20 ans qui nous a définitivement rapprochées. Elle m’avait fait la liste des cadeaux que je devais demander : un foulard Hermès. Un briquet Dupont avec initiales gravées. Un gilet shetland court, très court.

J’étais aussi brune et frisée qu’elle était blonde et lisse.

A l’époque « 20 ans » ce n’était pas rien. Mes parents avaient mis le paquet. Une soirée « Grand Meaulnes » sur l’île du Bois de Boulogne pour mes amis et un déjeuner-famille dans une auberge raffinée.

Minnie guidait mes goûts. Mes choix. J’étais devenue une étudiante contestataire à Nanterre. Où elle me rejoignait. Où nous avons connu ensemble les premières représentations en France du Living Theater. C'est elle qui m’a emmenée voir Béjart.

Il y avait eu aussi cette folle histoire de Bournemouth. Ma mère ne souhaitait pas que je parte dans la même ville qu’elle. Trop de français. Pas sérieux. Donc, elle m’avait choisi Highcliffe sur un catalogue très chic. Une famille avec jolie maison, deux filles, un chien. Des gens bien.

Quelques jours avant mon départ, j’ai reçu mon billet d’avion. Aéroport : Bournemouth. Highcliffe était à 5 km à peine. Juste le temps pour Minnie de m’ouvrir son carnet d’adresses. De me parler du « Kilt ». De ce séduisant américain, Bill. Et je m’embarquais pour deux mois.

Bien sûr j’allais tous les soirs au Kilt. Avec la fille aînée de ma famille anglaise. Et quand nous rations le dernier bus, nous téléphonions à son père qui sortait sa Rolls avec un grand sourire et venait nous chercher en robe de chambre écossaise. Quand le mien est venu me récupérer à Orly. Cela a été une autre chanson. Il est passé à côté de moi. Il ne m’a pas reconnue. Entre trop de maquillage, trop de faux cils et une jupe trop courte. Le retour at home a été très chaud.

Le week-end, j’allais chez sa grand-mère à Dampierre. Dans la vallée de Chevreuse. Je pourrais vous raconter chaque détail de la maison que j’adorais. J’ai encore le goût de leur vin d’orange qui me vient rien qu’en vous écrivant.

Et puis il y a eu le jour où…. J’avais toujours été sa groupie. Mais j’avais désormais 20 ans. Je ne le savais pas. Mais j’étais jolie. Surtout sexy. C’était un soir au Kilt. Nous dansions comme des folles. Il s’est approché. Il s’appelait Régis. J’avais repéré la bague aux armoiries. Ils ont envoyé les slows. Je suis allée m’asseoir. J’étais si sûre qu’il inviterait Minnie. Et puis il est venu vers moi. Et Minnie a du comprendre que j’existais.

Les deux seuls jours de notre vie où nous ne nous sommes pas parlées.

Et puis si, en 1971, nous devions partir en Inde. Ensemble. Mais moi j’étais tombée raide amoureuse de celui qui allait devenir mon mari. Minnie a ignoré la noce. C’était une trahison. Elle qui m’avait emmenée partout, voilà que je traçais ma vie sans elle.

Un jour elle l’a connu. Peu à peu elle l’a beaucoup aimé. Lui aussi d’ailleurs. Qui avait pour coutume de me dire « Elle seule est ma vraie belle-sœur ». Jetant ainsi les deux autres au panier.

Entre Western House, Publicis Conseil, La Tour de Nesle, nous avions eu un tel parcours…. Il ne pouvait pas faire sans.

Un jour elle est partie. Pour les Etats-Unis. Suivre un photographe. A New-York. Et à Los Angeles. Où elle a fait sa vie. Elle nous avait toujours clamé « J’épouserai un homme riche ». J’entends encore ma mère lui répondre : « A part les Maharadjas en Inde, il n’y a plus grand choix. »

Et bien elle a tenu promesse en épousant à Los Angeles son boss qu’elle avait connu à Goa.

Nous avions toujours dit que nous étions sœurs. Elle m’avait surnommée « Berthe » car c’était le nom de l’employée de maison de mes parents. Et je savais ainsi que je devais me bouger pour lui rendre tel ou tel service….

Elle a toujours participé aux grands évènements de ma vie. Aux meilleurs comme aux pires. Aux fêtes que nous donnions régulièrement rue de Braque. Et puis à ce jour affreux où la mort est entrée par effraction dans mon bonheur. Elle est venue en France deux mois plus tard. Habiter avec moi. Remplir mon frigidaire. Acheter les billets d’avion pour un séjour chez elle.

J’y suis allée six fois. Mon premier Noël américain. C’est toujours elle. Je me vois encore dans ce supermarket statufiée de surprise devant un homme d’affaires portant un bonnet de Père Noël. Et elle me clamant tout sourire : « It’s America, baby ».

J’allais oublier ce long séjour à New York. Où elle nous avait rejoints. « Le Palm » : steak or lobster. Le Tavern on the Green. Elle était toujours et encore la petite fille en blanc qui donnait sa main à baiser dans les métros parisiens. Avec ce goût très particulier pour les grands hôtels. Les brunchs. La vie facile…

Lors de mon dernier voyage, je n’ai pas habité chez elle, mais dans une chambre d’étudiante à U.C.L.A. Je voulais réussir mes certificats de littérature américaine. Son beau-père a eu un malaise quand je lui ai donné l'un de mes premiers sujets de mid-term « L’évolution de la place de Jésus dans les sermons d’Emerson ».

A l’université, elle m’avait fourni des draps Mickey. Elle invitait ma room-mate dans sa jolie piscine de Hollywood. Elle m’apportait des roses anciennes pour mettre sur mon bureau.

Après mes examens, il m'a bien fallu rentrer en France. Je bossais dans un magazine. Eux, ils étaient en attente d’adoption. Et leur premier fils est arrivé un mois après mon départ.

Je viens de terminer le livre « The accidental tourist » de Anne Tyler. Minnie m’avait emmenée voir le film dès sa sortie. Elle a fait de moi un produit hybride mi-américain mi-français. Cherchant mes mots dans les deux langues.

Je lui dois tant. Nous avons tant partagé. On ne choisit pas sa famille. Mais on ne peut pas se rater en amitié. Et croyez-moi, nous ne nous sommes pas ratées…

Quand je pense à elle, je la vois toujours fine et fragile, assise en tailleur, devant le Taj Mahal, dans ce petit ensemble si féminin en jeans de Marithe et François Girbaud. Et celle-là, elle est à moi. Et à personne d'autre. C'est ma Minnie forever.

Liliane Langellier

Ma Minnie à moi...

Publié dans L'espiègle Lili

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