Vacances en Autriche.

Publié le par Liliane Langellier

Jeannette... Jeannette, elle ne connaissait pas les plaisirs égoïstes. Heureusement qu'elle est partie vers d'autres cieux, car ce monde cruel et insensible dans lequel nous vivons lui aurait brisé le coeur !

Tous les mercredis soirs, à la maison, il y avait le traditionnel dîner des célibataires de la famille.

Le plus âgé, l'oncle René, celui qui avait combattu au Chemin des Dames, avait perdu son épouse d'une phtisie galopante. Et élevé son unique fille, rue du Vieux Pont de Sèvres, à Boulogne, avec l'aide de ses soeurs et beaux frères.

Le plus beau, l'oncle Jojo, était veuf de ma tante Yvonne. La soeur aînée. Celle à qui je ressemble tant. Côté physique et côté tempérament. Quand Yvonne est morte d'une crise d'urée mal soignée, Jeannette a adopté leur chien roux malinois, Tom, à la maison. C'était mon grand copain, mon grand défenseur. Et mon grand confident.

La plus sympa, et celle qui en avait vraiment bavé, c'était la tante Germaine. Elle avait fait un mauvais mariage. Avec un certain Ducreux. Qui buvait plus que son contenu. Pendant l'exode, elle avait accouché d'une petite fille sous un camion. Pour se protéger des tirs des avions. L'enfant était chétive. Et elle fut emportée avant ses deux ans par une mauvaise bronchite. Germaine, comme les autres, travaillait chez Carnaud. Mais dans les bureaux. Ducreux était devenu violent. Et Jeannette avait juste dit : "S'il lève la main sur toi, tu pars !" Il a bien sûr levé la main. Et c'est bien sûr papa qui a assuré le déménagement. Elle a vécu quelques mois à la maison. Puis dans une pension de famille. Avant que Louise et Gut ne prennent leurs retraites à Chaudon, et ne lui cèdent leur appartement avenue Pierre Grenier à Boulogne. C'était l'heureuse époque où les membres d'une même famille habitaient la même ville. Avant la folle mode d'aller chercher des truffes dans le Périgord, et de préférer la bouffe et la frime à l'amour des siens...

La boutique fermait tout le mois d'août. Comme l'usine Renault. Fernand avait enfin acheté sa première voiture : une 2 CV fourgonnette. Et c'est ainsi que nous sommes partis en vacances en Autriche. Mes parents connaissaient Au im Bregenzerwald puisque, enfant, j'étais allée respirer son bon air après une cuti virée. Grâce à l'institutrice de ma petite école Thérèse Martin.

La première démarche - à laquelle je ne manquais pas de participer - était d'aller, avenue de la Grande Armée, au Touring Club de France, pour étudier le meilleur parcours.

Le départ était épique. Réveillés à 3 heures du matin. Encore assommés par l'engueulade rituelle de la veille pour les excédents de bagages... Nous embarquions. Nous ? Et bien oui : Fernand, Jeannette, l'oncle René et moi.

Je crois me souvenir que le parcours se déroulait en trois jours. Le premier soir, nous couchions dans un ravissant village Alsacien. Tout propre et tout fleuri. Le second jour, selon les années, ce fut la Suisse ou l'Allemagne. Avant d'arriver au lac de Constance. Avant d'attaquer la montagne.

Je ne peux pas même trouver les mots pour vous décrire la surprise des Allemands, habitués à leurs énormes voitures, quand ils nous ont vu arriver la première fois ! L'hôtel Krone (Couronne) recevait des Allemands, des Anglais, des Français, etc... A l'époque le change de la monnaie autrichienne nous était largement favorable. Et Jeannette pouvait envisager ses quatre semaines à l'hôtel sans tracas financiers.

Nous allions récupérer la tante Germaine, venue par le train, à la gare la plus proche. Celle de Feldkirch. A une cinquantaine de kilomètres.

La première année, ce fut en petit comité restreint. Les autres années, s'étaient joints à nous : l'oncle et la tante Bibet du Petit Massy, l'oncle Joljo et sa nouvelle femme, la famille Denis, des blanchisseurs amis de la rue d'Aguesseau, etc...

D'année en année la bande des Boulonnais s'élargissait !

Au im Bregenzerwald, petit village d'opérette, aux ponts de bois couverts traversant son torrent, se trouvait dans une vallée entre deux superbes montagnes : la Kanisfluh et la Mittagsfluh.

Papa péchait les truites (Forellen). Que l'on nous servait le soir cuites au beurre.

Les autres membres de la famille avaient largement de quoi se balader. Dans le village. Et aux alentours. Dans tout plein de villages dont les noms se terminaient en "au" : Bezau, Lindau, etc... Nous avons souvent escaladé la Kanisfluh. J'y ai vu mes premiers bouquetins. Et cueilli mes premières Edelweiss.

Deux fois par semaine, c'était bal à l'hôtel. Dans l'immense salle de restaurant. C'est ainsi que j'ai su très vite dansé la valse. C'est ainsi que, bien plus tard, j'ai flirté pour la première fois. Et encore plus tard dansé serrée/collée avec l patron M. Ling. Portrait craché de Robert Redford !

Je vivais en sauvageonne. Pieds nus sur les sentiers. Avec les fils du patron de l'hôtel. J'allais garder les vaches. Je me baignais au torrent. Et je finissais, épuisée, par m'endormir, dans la même chambre que Tante Germaine, au premier étage d'une ferme annexe de l'hôtel, sous des édredons gonflés d'importance et veillée par des meubles en bois rustique aux couleurs rutilantes.

Côté nourriture, c'était assez différent de chez nous. Les Wienerschnitzel (escalopes panées) étaient mon délice. Les soupes du soir, où flottaient quelques boulettes inconnues au bataillon me régalaient moins. Mais le must, c'était les desserts. Non seulement nous allions prendre le thé dans des pâtisseries locales, mais surtout, surtout, chaque 18 août était l'occasion pour Frau Ling de se surpasser en gâteaux. Toujours plus hauts. Toujours plus beaux. Tout plein de crème, de chocolat et de bougies.

Comme toute rose a ses épines, Jeannette se devait cependant d'être vigilante, car les petites employées autrichiennes étaient fraîches et ravissantes. Wilma, Wiltraud... Et son Fernand n'avait jamais eu les yeux dans ses poches. Les mains non plus, d'ailleurs.

Il a quand même battu son propre record d'humour (mais involontaire, cette fois-là), quand, dans une auberge haut perchée dans la montagne, entouré d'une vingtaine de potes, il a demandé fièrement au serveur : "Brot mit Scheisse"... Le patron a dû se déranger en personne pour lui expliquer que "fromage" se disait : "Käse". Parce que "Scheisse, (merde) c'était au fond du couloir, si envie pressante. J'en ris encore...

Chaque dimanche, c'était messe. Les femmes et les jeunes filles portaient avec grande beauté et fierté leurs costumes locaux. Près de l'église, il y avait le Monument aux Morts. Et je demandais toujours lequel de ces soldats avait été tué par papa ou grand-père. "Mais où est-ce qu'elle va nous chercher tout ça..." gémissait Jeannette.

Après le 15 août, la Kanisfluh se parait de sa couronne de neige. Le compte à rebours de la fin des vacances commençait.

M'est il arrivé quelque catastrophe à Au im Bregenzerwald ?

Oui, bien sûr. Je me suis fait piquer le haut de la cuisse interne par un taon. Et il a fallu l'aide des religieuses de la clinique locale pour me sortir d'affaire.

Je me suis perdue sur un sentier de la Kanisfluh. Parce que la conversation des grands en pique-nique me rasait. J'avais bon nombre de bleus et d'écorchures. Les anglaises de travers. Mais la joie au coeur.

C'est ça aussi l'enfance.

Liliane Langellier

Pont en bois traversant le torrent.

Pont en bois traversant le torrent.

Publié dans L'espiègle Lili

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