Les Halles. Ma paroisse. Par Jean-Pierre Dufreigne.

Publié le par Liliane Langellier

Saint-Eustache. Drôle de nom. En argot parisien, il sent son couteau d'apache. Pourquoi pas Saint-Surin ? C'est que le sang, ici, n'est jamais loin. Aux cloches de matines, rue Etienne-Marcel, rue Tiquetonne, rue Montorgueil, une processions de bouchers en longs surplis tachés de rouge trimballe des carcasses de bétail. L'aube pue l'abattoir. On lave à grande eau le sang des trottoirs. A l'époque de la chasse, chez Pietrement-Lambret, on trouve de grands massacres de cerfs, chevreuils et sangliers. On y exposa même, une photo en fait foi, la dépouille d'un ours des Pyrénées. Son pavé est fameux.

Cette cathédrale de la boucherie a une architecture de charcutage. Rafistolée, bricolée. Façade néo-classique, contreforts gothiques, lanterne Viollet-le-Duc et baromètre bloqué sur variable. Comme sa facture improbable. Pourtant elle est chic, ma paroisse. Louis XIV y fut baptisé. Molière y eut droit à des obsèques de nuit, sur ordre du Roi, avant d'être enterré en douce aux flambeaux. Colbert y possède son tombeau, à gauche du choeur. Deux anges, depuis, ceux des côtés, s'en sont envolés ; à l'occasion d'une révolution dit-on. On découvre avec peine, un Rubens plutôt crouteux, dans une chapelle latérale. Il n'est pas très bon, aussi on l'éclaire mal. Les messes sont dites au milieu de touristes qui suivent des guides marmonnant des repons en langues étrangères. A l'heure des vêpres, un Japonais tenta de photographier une jolie femme qui tentait de prier. Il brûle quelque part en enfer dans les flammes des deux yeux verts. Puisque nous parlons de la beauté des dames, il est à signaler que le déambulatoire nord donne dans le salon d'essayage d'Agnès B. Ce qui peut plaire.

Bien sûr, il y a les orgues. On est venu du monde entier les écouter s'essouffler. Nous leurs préfèrerons la crypte Sainte-Agnès, le plus petit théâtre de Paris. On y joue des classiques à portée de chuchotis. La brune Bérénice pourrait s'asseoir sur vos genoux, passer ses bras autour de votre cou pour murmurer l'éternel regret "que tant de mer la sépare de vous, Que le jour commence et que le jour finisse..." Racine ne fut jamais si troublant.

La vraie grâce de Saint-Eustache est hors ses murs. Dans une salle de la rue Montmartre, au premier étage. De la rue, on devine un lustre trop lourd pour un plafond décati, de vieux tableaux très pieux. Les lundi, les jeudi, au crépuscule, les passants s'arrêtent. Les choeurs répètent. Quand dans les jardins rodent déjà de curieux diablotins et des patrouilles d'argousins, le Kyrie du "Requiem" du petit Amadeus ou l'Alleluia de "La Création" de Haendel vous tombent du ciel. C'est Dieu qui berce la nuit des Halles. A deux pas de chez Lui.

In L'Express N° 2047. Supplément Paris.

Les Halles. Ma paroisse. Par Jean-Pierre Dufreigne.

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