L'Express, une si longue histoire...

Publié le par Liliane Langellier

Premier numéro de L'Express. 2 mars 1953
Premier numéro de L'Express. 2 mars 1953

Quelle saga que celle de L’Express, désormais propriété du groupe Express-Roularta ! Le premier numéro paraît le 16 mai 1953 (1), comme supplément des Échos. Ce généraliste entend se positionner d’emblée comme novateur dans les idées qu’il défend. Il attire dès ses débuts certaines plumes illustres comme celle de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Françoise Sagan ou André Malraux.

Il est d’abord l’œuvre de deux génies de la presse, Françoise Giroud et Jean Jacques Servan-Schreiber (JJSS), soutiens déclarés de Pierre Mendès France. Leurs positions anticolonialistes fondées sur le constat d’une décolonisation inéluctable plaisent à la jeunesse.

Du mois d’octobre 1955 à mars 1956, il devient pour quelques mois un quotidien de la campagne des élections législatives, mais, échaudé par ses pertes d’audience, le magazine revient à sa formule originale.

Par la suite il incarne la modernité et perd peu à peu son engagement politique après 1964, lorsqu’il reprend le modèle du Time anglais. Son tirage ne cesse d’augmenter, à tel point que L’Express devient le premier magazine d’information française.

JJSS, initiales mythiques

Engagé en faveur la décolonisation, Jean-Jacques Servan-Schreiber signe dès ses débuts des articles sur le conflit indochinois qui déterminent sa rencontre avec l’homme politique français de premier plan qu’est Pierre Mendès France. Persuadé de voir en lui un bouclier contre la décadence du personnel politique français, il s’en rapproche et fonde L’Express à 29 ans, pour mener ses idées au pouvoir.

L’Express connaît le succès, malgré les censures et saisies sous la IVe République. JJSS compte dans son réseau de nombreux hommes politiques comme François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing. Il combat à nouveau la guerre coloniale qui éclate en Algérie pour laquelle il sera d’ailleurs mobilisé. À la fin des années 1950, il est même contacté par JF Kennedy que la décolonisation à la française interpelle par rapport au Vietnam. L’Express consacre alors sa une en 1957 au futur président américain.

Servan-Schreiber décide de réformer le magazine. Après une enquête lancée en 1964, il le transforme en newsmagazine, plus généraliste, qui reflète les changements de la société. Il se lance par la suite en politique et quitte l’aventure journalistique en laissant un souvenir impérissable à ses collaborateurs, en compagnie de son égérie, Françoise Giroud.

Propriétaires à foison

La reprise de la rédaction par Claude Imbert en 1966 marque une rupture politique. Le magazine devient politiquement neutre. Mais la recherche d’une ligne éditoriale neutre entre en contradiction avec l’engagement politique des éditoriaux de JJSS, toujours au centre-gauche. L’ombre d’une tutelle politique suscite le départ de Claude Imbert et d’une partie de la rédaction.

Sous la direction de Philippe Grumbach, le journal se radicalise et entre dans l’opposition à la politique gaulliste que mène Georges Pompidou. JJSS, après sa démission du gouvernement en 1974, revient dans le journal pour y diffuser ses idées, en échange de l’accord d’une plus grande liberté aux journalistes dans leur enquête.

En 1977, L’Express est revendu au financier James Goldsmith et c’est Jean-François Revel avec Olivier Todd qui en prenent la direction, accompagnés de Raymond Aron, président du comité éditorial.

Ses enquêtes approfondies aboutissent à la révélation de scandales : celui du Service du travail obligatoire volontaire de Georges Marchais avant la présidentielle de 1981, ou une couverture jugée défavorable au président Giscard d’Estaing qui entraîne le renvoi d’Olivier Todd par le propriétaire James Goldsmith, suivi de la démission par solidarité de Jean-François Revel. La ligne éditoriale bascule à droite dans les années 1980.

En 1987, la Compagnie générale d’électricité (CGE) récupère les parts de Goldsmith et en 1992, Françoise Sampermans devient PDG du Groupe avant Christine Ockrent deux ans plus tard. La journaliste de télé modernisera le format de L’Express, validera de nouvelles rubriques et le principe des mini-sommaires en tête de rubrique. En 1995, la direction du magazine passe sous la coupe d’une filiale du groupe Havas, le pôle média de la CEP Communication et d’Occidentale Medias. Dès l’année qui suit, Denis Jeambar devient directeur de rédaction et prend la tête du groupe L’Express-L’Expansion en 2001. Ses actionnaires se suivent mais ne se ressemblent pas : du groupe Vivendi Universal Publishing au groupe Dassault puis en 2006 au groupe Roularta. Christophe Barbier prend la suite de Denis Jeambar et réorganise la rédaction.

Opération suppléments

Auparavant, plusieurs suppléments étaient venus s’ajouter à la parution hebdomadaire. En 1984, une version belge de l’hebdomadaire est publié sous le titre Le Vif-L’Express. Quatre hebdomensuels sur des thématiques particulières paraissent également : L’Express Sport, L’Express Style, L’Express Aujourd’hui et L’Express Votre Argent. Seul L’Express Style a survécu en 2011.

in JOL Press, l'encyclopédie des médias.

(1) Ou "2 mars 1963" comme le prouve cette photo en tête d'article ?

"On ne tire pas sur une ambulance !"

L'éditorial de Françoise Giroud du 24 avril 1974.

Dans tous les sports, il y a les joueurs de première catégorie. Et puis les autres.
L'ennui, pour M. Chaban-Delmas, c'est qu'il ne joue pas dans sa catégorie. De sorte qu'il semble de jour en jour plus égaré dans une partie qui n'est pas la sienne.

Alors que MM. Giscard d'Estaing et Mitterand provoquent des mouvements intenses d'admiration ou d'hostilité, parfois d'admiration et d'hostilité mêlées, on a envie de demander, sans acrimonie, à M. Chaban-Delmas: " Et vous, qu'est-ce que vous faites au juste dans cette affaire? "
Il encombre. Ce n'est pas de sa faute, il encombre.

Comment le battant a-t-il viré à l'ancien combattant Général me voilà ah la Résistance c'était le bon temps d'ailleurs demandez à Malraux n'est-ce pas André? Mystère non éclairci. Et André, qui n'a pas précisément l'esprit électoral, de lui enfoncer distraitement la tête dans l'eau, en préconisant un système d'enseignement dont les téléspectateurs ont essentiellement retenu qu'il consistait à ne plus envoyer les enfants à l'école. Conclusion du candidat: " Je le ferai. " Diable!

Un bon moment de la campagne, en vérité.

Seuls s'en affligeront les supporters de M. Chaban-Delmas. II en a. Il en a encore. Et peu d'ennemis pour finir. M. Mitterrand lui-même, qui le tutoie, en était, l'autre jour, à le consoler devant les résultats d'un sondage déprimant. En le poussant un peu, qui sait? il serait capable de lui donner une ambassade. Est-ce qu'on refuse quelque chose à Chaban?

Voilà. Il faut lui donner une ambassade. Il sera parfait.

L'Elysée?

Mais en voilà assez à ce sujet. Si M. Chaban-Delmas retrouve soudain la faveur du sort, il sera bien temps d'en parler sérieusement.

En attendant, on ne tire pas sur une ambulance.

L'Express, une si longue histoire...
En 1953, lors d’un dîner mondain, elle fait la connaissance de Jean-Jacques Servan-Schreiber. De ce coup de foudre amoureux naît L’Express, premier hebdomadaire politique français. Conçu sur le modèle des magazines politiques anglo-saxons, L’Express a pour but de peser dans le débat politique, en prenant notamment fait et cause pour les guerres d’indépendance, en Indochine puis en Algérie. Sa ligne éditoriale affiche alors un soutien clair à Mendès-France qui a promis un règlement pacifique au bourbier indochinois, puis fait campagne pour Monsieur X, alias Gaston Defferre. Françoise Giroud s’y révèle être une journaliste politique à l’écriture acerbe. Son style est ciselé, cinglant. Elle appuie là où cela fait mal, manipulant avec adresse les formules assassines. En témoigne, parmi d’autres, le célèbre édito sur Chaban-Delmas, intitulé "On ne tire pas sur une ambulance."

En 1953, lors d’un dîner mondain, elle fait la connaissance de Jean-Jacques Servan-Schreiber. De ce coup de foudre amoureux naît L’Express, premier hebdomadaire politique français. Conçu sur le modèle des magazines politiques anglo-saxons, L’Express a pour but de peser dans le débat politique, en prenant notamment fait et cause pour les guerres d’indépendance, en Indochine puis en Algérie. Sa ligne éditoriale affiche alors un soutien clair à Mendès-France qui a promis un règlement pacifique au bourbier indochinois, puis fait campagne pour Monsieur X, alias Gaston Defferre. Françoise Giroud s’y révèle être une journaliste politique à l’écriture acerbe. Son style est ciselé, cinglant. Elle appuie là où cela fait mal, manipulant avec adresse les formules assassines. En témoigne, parmi d’autres, le célèbre édito sur Chaban-Delmas, intitulé "On ne tire pas sur une ambulance."

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