L'étiquette rose...

Publié le par Liliane Langellier

Il me l'a raconté si souvent cette histoire. Et chaque fois il la dorlotait de mots nouveaux. Comme on dorlote un enfant malade. Je l'imaginais entre ses mains. Je ne l'avais jamais vue.

Je l'ai trouvée en rangeant son portefeuille. Juste après sa mort. Je devrais plutôt écrire : je les ai trouvées. Car, à ma grande surprise, celle dont il avait clamé le féminin singulier s'avérait être au nombre de deux.

« Tu ne sais pas ce que c'est, ma fille, que d'avoir une étiquette autour du cou sur laquelle est inscrit le mot : ‘'indigent'' ! » « Ils nous ont chassés, mis dans un train, avec tout plein d'autres gens. J'ai attendu d'être en Suisse pour manger ma première orange. On me l'a tendue par la fenêtre du train. »

Mais pourquoi donc ne prête-t-on qu'une oreille distraite quand l'auteur de ses jours ressasse ses souvenirs ? Pourquoi ne pose-t-on pas les bonnes questions. Parce qu'après...... Et bien parce qu'après il est trop tard pour avoir les bonnes réponses.

Les deux étiquettes, je les ai encadrées, avec un portrait de mon grand-père en militaire. De ma grand-mère très digne. Et de mon père, mèche blonde sur le front, bouche sensuelle et sacrée graine de petit bonhomme. Même si l'habit est un peu apprêté : col Claudine avec énorme nœud de satin. Blouse du dimanche au plissé impeccable et au tissu d'hiver. Bottes lacées.

Personne n'a l'air joyeux, je vous le promets. Et je les comprends. Cette guerre-là fut horrible. Toutes les guerres le sont. Mais celle-là, comme le chante Brassens, fut une ignoble boucherie et laissa la France exsangue.

A côté de la photo de famille, en bonne place, dans le cadre, les deux étiquettes roses. L'une montre « Train 0 : 374 » sur son recto. L'autre dévoile un verso plus personnel. Une écriture penchée indique son nom, son prénom, son âge 7 ans, son adresse à Roubaix. Et tout en bas, tout à gauche la mention de l'infamie : « Indigent ».

S'il avait 7 ans, c'était l'année 1916. Verdun. Mon grand-père se battait à Verdun. Il y fut gazé à l'ypérite. Il est mort en décembre 1941 (une Seconde Guerre avait déjà pris la place de la Première) des suites de cette saloperie. Qui lui avait rongé les poumons.

Revenons au voyage, au train et à l'étiquette rose. Je crois me rappeler qu'il était imprimeur à Roubaix. Le grand-père. Et que, sans être riches, ils n'étaient pas pauvres non plus. Comment se sont-ils trouvés parmi les populations déplacées, je ne sais. Mais ils s'y sont trouvés. Et ils ont voyagé pendant trois longs jours de Roubaix à Paris, en passant par la Suisse, chacun avec son étiquette rose.

Marthe avait tout juste 29 ans. Un mari au Front. Un enfant à nourrir. Et une expulsion pour nulle part.

Marthe avait tout juste 29 ans mais elle avait une sœur qui s'appelait Marie. Oui, comme dans l'Evangile, du moins pour les prénoms ! Cette sœur-là habitait Boulogne Billancourt et avait fait un riche mariage.

Aussi, à l'arrivée, munis de leurs maigres bagages, Marthe a décidé de se rendre chez sa sœur. Logique, non ? C'est là que tout se complique. La tante Marie habitait rue Galliéni. Elle avait une bonne. Un mari bourgeois (dans l'ordre). Et tout le nécessaire attenant.

Lorsqu'ils ont frappé chez Marie, ce fut la surprise. Jusque là, normal, peut-on penser. Mais quand la tante a vu les étiquettes, sa première phrase fut « Marthe, chez nous, on n'aime pas les pauvres ! »

J'ose au moins espérer qu'elle les a nourris et couchés. En attendant...

Car la tante Marie, à défaut d'avoir grand cœur, avait beaucoup de relations. Elle proposa donc à Marthe, sa sœur, de devenir gouvernante de leur médecin personnel. Le docteur Fidon. Une crème d'homme. Qui habitait une grande propriété et avait justement besoin d'un couple de gardiens. Marthe était bonne cuisinière. Avait quelque éducation. Elle ferait l'affaire.

On se remet de toutes les chutes, à ce qu'il paraît. Pour certaines, on se remet moins vite. Et on garde les cicatrices à vie.

Le petit garçon, lui, devait aller à l'école. Là, les ennuis commencèrent à la récré. Il apprit à cogner pour ne plus entendre ce surnom usurpé : « Boche du Nord ». C'était surtout un certain Neveu qui s'acharnait sur lui. Le genre gras et bien nourri. Le genre chouchou à sa maman. Mais Neveu prit sa trempe et ne s'avisa plus à risquer l'injure. Des années plus tard, ils se retrouvèrent tous deux commerçants, route de la Reine, Fernand le Fleuriste et Neveu le cordonnier. Des années plus tard, ça sentait encore la rancoeur à fleur de peau.

Mais revenons à Marthe et à son nouveau rôle de gouvernante. Elle s'en sortit fort bien. Et le docteur fut si content de son petit bonhomme de fils qu'il lui apprit quelques rudiments de la médecine. Il avait là un aide précieux et attentif. Cela vaudra à Fernand, pendant la Deuxième Guerre, d'être affecté comme infirmier dans l'Infanterie Coloniale.

Marie ne voyait pas sa sœur. Elle eût déparé son salon. Mais la vie s'était organisée. Et quand le grand-père rentra du Front, il trouva une jolie petite maison, une femme heureuse et un gamin déjà bien mûr pour son âge. Se battre pour sa mère, ça fait grandir plus vite.

Bien sûr, on était loin de l'imprimerie roubaisienne. Il fallut que le petit garçon abandonne ses études après le certificat d'études. Même obtenu à 11 ans. Même obtenu brillamment. Et qu'il intègre l'usine Renault comme groom. Un groom si petit que son uniforme lui fut taillé sur mesure. Et que Monsieur Louis Renault, lui-même, ému de le voir si dégourdi, lui fit visiter son tout premier atelier.

Je devais apprendre étrangement l'existence de cette mythique tante Marie ou plutôt sa non-existence. Chaque fin octobre, Papa me traînait dans le vaste cimetière de Boulogne. Pour fleurir les tombes familiales. Et aussi celles que les clients lui avaient confiées. Quand nous passions devant la tombe de la tante Marie, je l'entendais grommeler « Celle-là, même pas un crachat ! »

Quand l'âge me fut venu, je demandais quelques explications et le « Marthe, chez nous, on n'aime pas les pauvres ! » sortit tout de go. Me laissant pantoise. Et triste.

Aujourd'hui, je trouve qu'il avait raison. De ne pas sacrifier quelques jolis chrysanthèmes échevelés à cette vieille bourrique. Qui n'avait su ouvrir ni sa maison ni son cœur ni son porte-monnaie d'ailleurs. Alors que mère et fils, emportés dans la tourmente de l'Histoire, pour un délire de l'Occupant allemand, s'étaient retrouvés jetés dans un train à destination inconnue, privés de tous leurs biens, et si incertains de leur avenir.

Liliane Langellier

L'étiquette rose...

Publié dans L'espiègle Lili

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Deb 23/07/2015 13:04

Très bel article!
Merci de nous avoir fait partager cette histoire.