"Jeannette Fleurs"

Publié le par Liliane Langellier

Ouiche. Celui-là il me coûte. Il me fait plus mal à l’âme que tous les autres réunis. Et pourtant sans elle, je ne serais pas moi. Sans sa joie d’accueillir les autres, je n’aurais pas connu le bénévolat. Sans le modèle de sa coquetterie, je ne serais pas si féminine. Sans sa façon de braver le quotidien, je ne tiendrais plus debout depuis longtemps.

Sa petite boutique s’appelait « Chez Jeannette Fleurs ». Il y avait juste une marche à monter avec un grand miroir sur la gauche. Quand on poussait la porte une sonnette retentissait. Les membres de la famille avaient pour coutume de crier : « C’est moi ». Pour ne pas la déranger inutilement.

Et des membres de la famille, il en venait. Nièces, neveux, frères, sœurs, beaux-frères, belles-sœurs… Quand on est d’une famille de 17 enfants, il y a de la ressource.

C’était la dernière des filles. Placée à 9 ans chez une patronne fleuriste. Qui avait dit « oui » pour l’école mais « non » pour le catéchisme. La seule, donc, à ne pas avoir connu la jolie robe blanche de poupée et les cadeaux du « jour béni ».

Elle n’avait pas geint. Elle venait de perdre son père. Et on n’était pas riche à la maison. Ses sœurs travaillaient déjà toutes. En usine. Mais elle, elle devait être déjà un peu différente pour que Pamphile lui ait trouvé cette place-là avant de mourir. Chez les Majorel, on se tenait les coudes. Et on se reprisait l’âme à la chaleur de la maisonnée.

Le grand-père n’avait pas du faire ça par hasard. Ressemblait-elle déjà à une fleur ? Dix ans plus tard, elle était sur un char : Reine de Boulogne. Une étrange beauté méridionale, pour cette aveyronnaise, que l’on avait surnommée « la petite juive ».

Lui, il l’avait remarquée depuis longtemps. Il connaissait ses sœurs aînées. Mais elle était plus douce. Plus soumise. Un rêve d’épouse. Qu’il ne manqua pas d’épouser.

Elle était courageuse, ma Jeannette, et ses patronnes un peu trop tyranniques. Les maris de ses patronnes un peu trop… Donc elle se décida. Une voiture à bras ferait l’affaire. J’ai encore la petite plaque « N°363 – Ville de Boulogne sur Seine – Marchands ambulants ».

Elle était connue aussi. Et son emplacement de ventes était bien choisi : Marcel Sembat. Pas loin des usines Renault. Tout près du métro. Elle ne vendait que du frais. Mais elle savait arranger un bouquet. Le goût ça ne s’invente pas. On l’a ou on l’a pas.

C’est ainsi que le propriétaire de plusieurs grands cafés la remarqua. Il avait une boutique qui se libérait Route de la Reine. Elle lui semblait la gérante idéale. Sans compter qu’il y avait eu la guerre. Les bombardements. Le travail à la chaîne chez « Gaudron Aviation ». Et les ennuis avec ses collègues. Un peu trop belle. Un peu trop sage. Un peu trop de regards d’hommes posés sur elle.

Cette boutique était une bénédiction. Au bon moment. Pour ne pas perdre ses repères, elle demanda à l’appeler « Chez Jeannette Fleurs ». Et ses clients fidèles la suivirent. C’est sur la petite marche qu’elle a vu les Américains entrer dans Boulogne. C’est en s’arrachant le dos à piquer des glaïeuls récalcitrants dans une couronne mortuaire qu’elle a accouché à son huitième mois.

C’est là qu’ils ont vécu. Le pire et le meilleur. Les deuils et les joies. La sœur battue que l’on recueille. Le beau-frère veuf que l’on réconforte. Le frère aîné délaissé que l’on invite à dîner. La jolie filleule qui sèche l’école. Une armée du salut, un peu en déroute, certes, mais requinquée par le parfum des roses.

Elle était jolie comme un cœur. Aux commandes de son vaisseau. Toujours vêtue de noir. Avec ses petites blouses de mercière. Et de jolis petits sabots qui claquaient sur le carrelage. Elle était jolie comme un cœur. Et certains clients des Studios de Boulogne s’attardaient pour choisir leurs bouquets. Mais elle était si sage.

Quand elle a pris sa retraite, elle était toute joie. Elle devenait enfin femme d’intérieur. Cuisiner librement. S’occuper de sa maison. De son jardin. Tout ce qu’elle n’avait pas connu. Et qu’elle découvrait à l’âge où les autres se lamentent d’arrêter de bosser.

La première fois que j’ai failli la perdre. C’était une bien sale année. Et j’ai quitté Paris de nuit, en cette fin octobre. Pour le service réanimation de l’hôpital de Dreux. Elle ne se plaignait pas. Elle avait rempli son devoir d’épouse jusqu’au bout. Jusqu’à presque en mourir. La première parole du médecin fut « Il y a une erreur de date de naissance sur sa carte d’identité ». Ce n’était pas vraiment ma priorité. Mais j’ai très vite compris. On était bien loin du compte des 75 affichés par l’administration. Une fleur dans la force de l’âge. Pas même fanée. Pas même ridée.

Elle a repris du service pour encore douze années. Plus mince. Plus fragile. Plus belle aussi. Et c’est moi qui, déjà, jouait à la poupée. En lui achetant les plus beaux vêtements. Qu’elle enfilait avec plaisir. Gracieuse à souhait.

L’un de mes amis disait souvent : « Jeannette, c’est une jolie poupée. De celles que l’on pose sur le lit. On l’habille le matin, on la déshabille le soir. Et elle aime être jolie. »

Elle l’a été jusqu’au bout. Pour suivre son mari une dernière fois. Pour monter dans ce qu’il est convenu d’appeler « une maison de retraite ». J’ai cousu son nom sur ses vêtements. Elle avait cousu le mien lors de mes années pensionnat.

Une fois de plus, et sans rivales, elle était la plus belle. Les messieurs pensionnaires lui rendaient des hommages. Lui lançaient des œillades. Parkinson l’avait pourtant diminuée. Elle ne marchait déjà plus.

C’est ainsi qu’un jour, la sortant de sa chambre, dans le petit couloir, et alors que je manoeuvrais difficlement son fauteuil, nous croisâmes sa voisine d’en face. Une dame toute simple. Qui commençait une maladie en A. Elle s’arrêta, me regarda longuement et décocha : « Elle vous en donne-t-y du mal, votre grande fille ! »

La phrase me heurta de plein fouet. Je ne me l’étais jamais avouée. Et pourtant… Depuis ma plus tendre enfance, je la défendais contre les autres, contre ses chagrins, contre sa vie. Je ne connaissais pas de dimanches que je n’ai partagés avec elle. A la patinoire Molitor. Au cinéma. Dans les musées. Elle lisait mes livres. Elle suivait mes études. Elle apprenait et grandissait en même temps que moi. Elle dont on avait volé l'enfance et l'adolescence.

Alors, quand elle est partie. En douceur. Et sans faire de bruits. J’ai su que j’avais double deuil : je venais de perdre ma mère et ma fille.

Liliane Langellier

"Jeannette Fleurs"

Publié dans L'espiègle Lili

Commenter cet article