Istanbul. Hôtel Pera Palas.

Publié le par Liliane Langellier

Istanbul. Hôtel Pera Palas.

Istanbul. La lumière sur le Bosphore. Les couleurs du marché aux épices. Le café de Pierre Loti. Le harem de Topkapi. Le trop bel antiquaire Kashif Sofa près du Grand Bazar. Les vendeurs à la sauvette de jasmin autour de mosquées inconnues... Et les inoubliables petits déjeuners à l'hôtel Pera Palas.

Lors de ses précédents passages à Istanbul, Annemarie Schwarzenbach, "l'ange inconsolable" de Roger Martin du Gard, "l'ange dévasté" de Thomas Mann, la fascinante androgyne amie de ses enfants Klaus et Erika, s'installait au Pera, le palace terminal de l'Orient-Express, construit par la Compagnie des Wagons-Lits, pour reposer les voyageurs de trois jours et autant de nuits de train, de Paris jusqu'au Bosphore. L'hôtel est mythique et miraculeusement intact. Depuis la venue de Sarah Bernhardt dans la chambre 304, de Mata Hari dans la chambre 104, de Greta Garbo dans la chambre 103, ou d'Hemingway dans la chambre 218, rien n'a changé, si ce n'est la poussière, qui disparaît de temps en temps pour se réinstaller, avec une nonchalance que constatait déjà Marcel Proust dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs : "A l'intérieur, dans le hall [...] les camarades du groom "extérieur" ne travaillaient pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques mouvements. Il est probable que le matin ils étaient au nettoyage. Mais l'après-midi ils restaient là seulement comme des choristes qui, même quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour ajouter à la figuration." A la même époque, la princesse Bibesco, réfugiée dans le salon d'angle de sa suite, fut saisie par la vision de "la ville la plus souillée du monde, décatie, décrépite", d'une splendeur faite de décombres dégringolant vers la mer, "comme si de déchéance en déchéance, elle allait s'y perdre"... Jean Giraudoux, qui s'y rend en mai 1913, porte sur la ville un regard plus généreux. Il l'écrit à Lilita, qu'il aime d'un amour qu'elle ne lui rendra pas... "Je suis ici depuis un jour, et je pourrais vous en parler une semaine sans m'interrompre. J'ai déjà vingt habitudes chères, la petite mendiante en noire à la porte de l'hôtel, que je laisse me suivre une minute avant de lui rien donner, pour voir ses yeux - vos yeux - suppliants et caressants - puis tout d'un coup je quitte mon visage grave et je lui donne . [...] J'ai une jolie chambre - vide, Lilita, grande, - le lit surtout ! qui donne à gauche sur la Corne d'Or, en face sur Eyoub, à droite sur des vallons dont le fond est sombre, avec des plis veloutés, des mosquées blanches, des arbres noirs, et une couleur vive et austère, qui, dès que le soleil est voilé, semble sortir de la terre." A la fin d'Orient-Express, Graham Greene se contente d'y faire diner Myatt, son héros... "J'y suis descendu une fois et quelque chose de très désagréable m'y est arrivé", dit-il, précisant y avoir emmené la secrétaire d'un de ses amis. "Cela a été terrible. Elle est devenue folle brusquement à deux heures du matin. Elle s'est mise à hurler et à tout briser. Le portier de nuit est monté et tout le monde est sorti dans le couloir. Ils pensaient que je lui faisais subir quelque chose d'horrible..."

Plus mystérieuses sont les raisons de la venue d'Agatha Christie qui séjourna au moins deux fois en 1924 et 1932, dans la chambre 411 où elle rédigea une grande partie du Crime de l'Orient-Express... Est-ce à ce moment qu'elle imagine une seconde énigme à résoudre sans son aide, après sa mort ? La réponse appartient au Pera Palas. En 1976, la romancière disparaît, cette fois définitivement. La Warner Bros décide de produire un film sur les onze jours de son absence inexpliquée de 1926, avec Vanessa Redgrave dans le rôle d'Agatha. Le scénario ayant été jugé par trop imaginaire, la firme fit en 1979 appel la plus célèbre médium hollywoodienne, Tamara Rand, qui entra en contact avec l'esprit de l'écrivain qui lui "dicta" un message : la clé du mystère se trouvait dans la chambre 411 du Pera Palas d'Istanbul... où se retrouvèrent, le 17 mars 1979 à dix-sept heures, des journalistes venus du monde entier. Depuis Los Angeles, par téléphone, le détective privé de Tamara Rand dirigeait les recherches. En quelques minutes, les lattes du plancher furent disjointes à l'endroit indiqué, mais c'est légèrement en hauteur, derrière la porte qu'ils découvrirent, scellée dans le mur, une clé rouillé de huit centimètres. La clé d'un mystère plus épais que jamais. Hasan Süzer, président de l'assemblée générale de l'hôtel, s'en saisit aussitôt et organisa une conférence de presse au cours de laquelle il déclara que le Péra était en piteux état, et qu'il ne confierait cette clé à la Warner qu'en échange de deux millions de dollars, 15 % des gains du film, le tournage dans le cadre réel et le passage du film à la télévision turque. Les émissaires rentrèrent piteusement à Hollywood, où la Warner rappela la voyante qui reparla à l'esprit d'Agatha, mais se révéla incapable de préciser l'emplacement de la serrure en verrouillant le mystère sans tenir la clé entre ses mains. Hasan Süzer refusant de l'envoyer, il fut convenu d'un rendez-vous, télévisé, dans la chambre 411, le 20 août 1979. Le New York Times offrit 75.000 dollars pour avoir l'exclusivité de l'histoire, mais le 30 juin, le personnel de l'hôtel entama une grève qui devait durer près d'un an, à laquelle succéda une longue période de travaux qui, en entamant la confiance et l'enthousiasme des commanditaires, réduit à néant l'entreprise. La clé attend toujours dans le coffre d'une banque. Or, voilà que le bruit court d'une seconde clé, découverte juste au-dessus, dans la chambre 511... Le mystère, loin d'être éclairci, est plus touffu d'année en année. Est-ce une fameuse construction servant le mythe du Pera ou la dernière et géniale invention de l'écrivain ? Que ces clés ouvrent ou non de mystérieuses serrures, elles ont fait entrer l'hôtel et son hôte dans une légende ingénieusement entretenue.

in "Hôtels littéraires - Voyage autour de la terre" Nathalie de Saint Phalle

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