Impasse d'Orléans. Le Petit Massy.

Publié le par Liliane Langellier

A 3 ans. Premières vacances avec Papa au Petit Massy.
A 3 ans. Premières vacances avec Papa au Petit Massy.

C'était l'heureuse époque où les pavillons de banlieue étaient encore des résidences secondaires pour les Parisiens.

C'était l'heureuse époque où le voyage Paris / Antony était encore toute une expédition.

C'était l'heureuse époque où ma famille habitait trois des maisons de l'Impasse d'Orléans.

Cette impasse ouvrait sur la Route d'Orléans. Tout le monde se connaissait. Tout le monde se fréquentait.

A l'entrée, sur votre gauche, il y avait un très grand jardin avec une maison pas vraiment jolie. Que mon oncle Georges appelait "Gibraltar". Car, de par leur position, rien de ce qui entrait ou sortait de l'Impasse ne leur échappait.

Juste après le tournant, deux grands pavillons en pierres meulière. Dans la maison numéro 1 habitaient Annie et Adrien. Dans la maison numéro 2, sa soeur jumelle, habitait la famille Gantner.

Là, une explication s'impose. Mon grand-père Pamphile Majorel s'étant marié trois fois, il arriva que le frère de sa dernière femme, François Gantner, tomba amoureux de la fort jolie fille de sa première femme Suzanne Majorel. Il était déjà le frère de ma grand-mère, donc mon grand-oncle. Mais par ce mariage avec une demie soeur de maman, il devint aussi mon oncle. Papa s'est toujours perdu dans les dédales de cette généalogie ubuesque !

Adrien et Annie n'avaient qu'une seule fille. Aussi garce que ravissante. Adrienne. Elle épousa le frère de maman, mon oncle Maurice. Et ce sont eux qui m'ont emmenée en Bretagne pour la toute première fois....

Seul bémol, Adrien (un ancien banquier ?) ne trouvait pas que mon oncle Maurice, qui bossait - comme tous les Majorel - aux usines Carnaud Basse Indre à Boulogne sur Seine, fut digne d'épouser son unique perle. Il était méchant ce vieux-là. Mais méchant à ne pas y croire. Toujours est-il que ce mariage fut un mariage de cousins. Sa femme Annie, fort discrète et très bonne, était-elle liée à la famille Gantner, là, je cale un peu...

Dans leur maison jumelle, mon oncle et grand-oncle François Gantner n'était pas plus aimable que le cousin Adrien. Sa femme Suzanne était une douce et une soumise. Une bosseuse aussi. Qui, pour aller travailler à l'atelier soudure de chez Carnaud, se tapait dès potron-minet et à pied, qu'il neige ou qu'il vente, le chemin entre l'Impasse d'Orléans et le métro le plus proche à Antony : Fontaine Michalon.

Ces deux-là eurent un fils : Roger. Qui bossa dans la police. Fut communiste actif. Et participa à la Libération de Paris.

Quelques maisons plus loin, dans l'impasse, habitaient les Bibet. Georges et Simone. Simone était une Majorel du second lit de Pamphile (vous me suivez ?) Victime d'un accident de travail, elle avait été gravement brûlée aux jambes par le fer à souder de Suzanne. Et, de ce fait, avait arrêté son activité bien avant sa retraite. Et puis, elle, elle avait fait un beau mariage. Mon oncle Georges Bibet bossait chez Citroën. A Javel. Il occupait un poste important. Je me souviens toujours de sa réflexion quand je fus une fraîche diplômée : "Si on veut commander, et se faire respecter des autres, il faut pouvoir leur dire : pousse-toi, je vais te montrer comment faire le boulot. Sinon, c'est zéro !"

Etait-il super chef d'atelier ? Genre DRH ? Je ne sais. Mais ce que je sais c'est qu'ils n'avaient pas d'enfants. Qu'ils étaient plutôt aisés. Ce que je sais aussi, c'est que c'est chez eux que Papa me conduisait chaque 26 décembre pour y rester au moins jusqu'au 2 ou 3 janvier. Le temps que la panique à la boutique se soit calmée.

Je n'étais pas dépaysée. Car ma valise, on peut dire que je l'ai souvent faite. Pour être casée à droite à gauche. Selon.

Le rite du 31 décembre, chez les Bibet, était invariable. Nous allions diner et dormir chez des gens que je détestais. A Meudon. Un certain "Gaby". Ami de la famille Majorel, sans aucun doute. Mais pas le mien. Pourquoi ? Mais parce qu'il gueulait tout le temps (c'est le verbe adéquat). Et qu'il me terrorisait. Enfin, le 31 décembre, ça ne dure qu'une soirée. Et le lendemain, c'était chez Adrien. Pas plus aimable, certes. Mais Annie était une excellent cuisinière. Et là, je retrouvais mon beau cousin Jean. Vous savez, les boucles blondes...

On mangeait tous dans la grande cuisine du bas. Mais dès que je le pouvais, je filais à l'étage. Car, eux, ils avaient la télé. Et ça...

J'y suis aussi allée l'été chez l'oncle Georges et la tante Simone. Non pas en juillet, parce que juillet, c'était Chaudon. Point barre.

Ils n'ont pas été déçus avec moi. Je leur ai déclaré les oreillons d'un seul côté. Alors que nous allions à pied route de Wissous. Sous une cagna d'enfer. Et que je crisais pour avoir une glace. Ma joue s'est mise à enfler. On a cru à une mauvaise dent. Mais, là, il a fallu quand même me rapatrier. Je me souviens. C'était en mai 1958. Le tonton médecin, consulté d'urgence, a fini par diagnostiquer les oreillons. On m'a collé des emplâtres sur les oreilles et une bande Velpeau autour de la tête. J'étais bloquée au second étage route de la Reine. Et comme je m'ennuyais, je décidai de reproduire sur notre chien Tom, un adorable berger malinois, les mêmes emplâtres. Je n'avais pas prévu que les poils... Fernand a hurlé. Jeannette a pleuré que sa bouture allait mourir si on criait trop sur elle. Ambiance, quoi !

Il y a eu aussi les merles, le petit chat et l'escalier à Massy....

J'aimais les animaux au-delà de toute raison. Lorsque j'en voyais un il me fallait le toucher, le caresser. Je ne me souciais guère de sa provenance. Toute la famille était réunie pour l'apéro quand je suis arrivée avec un bébé chat dans les bras. Trop fière de ma conquête. Avec tout ce monde, la bestiole s'est affolée et m'a griffé la lèvre inférieure très profondément. Vous avez déjà vu saigner une lèvre inférieure ? Passons...

Chaque année, au moment de la cueillette des noisettes, nous allions dans le terrain à côté pour chercher des bébés merles. Une année, j'ai craqué, je n'en pouvais plus de la captivité des merles. Et j'ai mimé la chute, laissant envoler les miens, et forçant la tante à faire de même. Ce fut une soirée soupe à la grimace.

L'histoire de l'escalier est restée célèbre dans l'anthologie familiale. Dans leur pavillon moderne, très sixties, très Tati, deux portes étaient semblables : celle de la salle de bains, et celle de la cave. Jeannette détestait le chiffre 13. Et, comme par hasard, ce jour-là, nous étions 13 à déjeuner. J'ai voulu filer aux toilettes. Comme j'étais un peu trop vivre et vraiment maladroite, j'ai confondu les deux portes. J'ai dévalé tout l'escalier en béton de la cave. Jeannette était en bas avant moi. Non. Je n'ai pas eu de séquelles. Jeannette, elle, si...

Seule avec ma tante, il y avait les sorties au marché d'Antony. Oh que je l'aimais ce marché-là. Il faut bien dire qu'elle me gâtait beaucoup et que les marchands ambulants de jouets nous voyaient arriver de loin. Elle avait du temps pour moi. Et ça, franchement, je n'en avais pas l'habitude.

Chaque matin, sous mes yeux éblouis, se déroulait invariablement la même scène d'amour : ma tante, avec son plus joli petit tablier aux bretelles à volants colorés - allait ouvrir la porte du garage à la Citroën de son bien-aimé mari qui partait bosser. C'est vrai, que ça, je ne risquais pas de le voir chez nous !

Mon oncle Georges, lui, m'a fait découvrir la lecture. Il avait toute la Collection Pourpre. J'y ai découvert surtout Pierre Loti. Qui était son écrivain préféré. Mais tout plein d'autres aussi. Je pouvais me planquer quelque part dans le jardin de derrière avec mon bouquin. Personne ne me dérangeait.

C'est lui aussi qui m'a montré et expliqué, debout dans les champs, de l'autre côté de l'avenue d'Orléans, les premiers "grands ensembles". Qui se construisaient à Massy.

Dans cette petite impasse, la maison du fond était la maison de tous les dangers... La famille Michel. Des rapatriés. La mère était artiste et avait connu Jean Cocteau. Le père, hirsute et loufoque, était typographe dans un grand quotidien parisien. Et leur fils Jean avait un an de plus que moi.

J'étais nullissime en maths. Ma tante - grande arrangeuse de mariage et qui me voyait bien épouser le fils de leurs voisins - demanda à Jean de me donner quelques cours particuliers. Avais-je quinze ans ? C'est lui, qui, le premier, m'a dit que j'avais une jolie bouche. Ce qui n'était pas au programme des révisions. Il avait toute une pièce de trains électriques et cela me fascinait beaucoup plus que les mathématiques ou le flirt.

Le dernier séjour que j'ai passé chez eux, j'étais déjà fiancée. J'avais voulu enquiller une rude dernière année d'études sur un job sans passer pas la case vacances. J'étais belle car j'étais amoureuse. Et mon promis était parti au service militaire. Je me souviens que cette semaine d'été a été une véritable grâce. J'ai lu "le pain noir" de Georges-Emmanuel Clancier. Dans un transat confortable entre le puits et les rosiers de ma tante.

Mon oncle est mort avant elle. Ce qui avait dû l'embêter car sans lui elle était fort dépourvue. Ma tante, aimablement surnommé par mes garces de cousines "la tante à héritage" est partie en 1989. Ces bourriques se sont battues pour ses bijoux. Qu'elle avait nombreux et fort beaux. Elles se sont battues à un tel point que mon dernier oncle a menacé de tout donner à une oeuvre charitable. Ce qui a calmé illico les manques de charité.

Quand mon oncle André, le dernier petit frère de maman, m'a demandé ce que moi je voulais, j'ai dit : "toute la Collection Pourpre de tonton Bibet". Je la vois, là, à droite sur le haut de l'une de mes bibliothèques. Et, ainsi, je sais qu'ils sont encore un peu avec moi.

Liliane Langellier

Impasse d'Orléans. Le Petit Massy.

Publié dans L'espiègle Lili

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Laurette 10/09/2014 01:56

Je viens de lire et j'ai vécu avec toi cette jolie période où on partait ,nous les petites parisiennes à la campagne les mois d'étés .Ma grand mère louait une maison à Villepinte .Papa nous déménageait début juillet et je partais avec mes grands parents en juillet..moi je découvrais la campagne ...il y avait un gros berger allemand super gentil,on allait aussi au marché ,on prenait le car pour se déplacer enfin une expédition ...on mangeait dehors le soir c'était la fête d'avoir une cour et un jardin...tu m'as fait repartir dans un passé que j'avais oublié ..merci et " raconte encore """ s'il te plait

A 09/09/2014 12:37

Un peu perdue avec tous ces gens de l'impasse...
Mais je vous retrouve amoureuse et j'aime.