1942. Quand Solange était cachée à Lormaye...

Publié le par Liliane Langellier

Solange m'a jointe via mon blog : "La piste de Lormaye". Nous nous sommes rencontrées. Nous avons déjeuné ensemble à Lormaye. Et elle m'a raconté...

Pendant l'Occupation, il y a eu des gens moches. Très moches. Mais il y a aussi eu des gens formidables. Discrets. Très discrets. Qui n'ont pas eu peur, au péril de leur vie, de recevoir dans leurs fermes des petites juives parisiennes.

Mais, là, c'est à Solange de parler :

"C"est la photo d'une petite fille de 11 ans, avec un biquet tout blanc dans les bras. Il ne pue pas encore - jeune bouc. Plus tard il me reconnaîtra et me poursuivra en pissant partout, car son odeur forte avait chassé une épidémie qui sévit dans l'étable. On croit à bien des choses à la campagne.

La petite fille c'est moi. J'ai échappé à la rafle du 16 juillet 1942 à Paris. Ici, à Chandres, je ne porte plus l'étoile jaune. Maman m'a accompagnée à la gare Montparnasse. J'ai voyagé seule et me voilà dans une grande ferme à la limite de la Beauce.

Je ne suis pas la "Youpine" mais je suis la rouquine qui a plein de taches de son sur la figure, des oreilles plus grandes que la normale. Une grosse mollasse qui ne comprend rien. Pour ne rien comprendre, ça c'est vrai, des cochons, des vaches, des chevaux, des poules, des lapins, des chiens, des chats... Toutes les bêtes se reproduisent, il y a plein de petits et je ne savais pas le déroulement des opérations. J'étais une parisienne "Tête de chienne".

Les lapins mangent des pissenlits. Moi, je n'arrivais pas à remplir un petit panier, sauf la nuit je rêvais que j'avais des sacs plein de pissenlits.

J'en ai fait des expériences. Conduire les vaches au pré, enlever très vite les petits cochons qui viennent de naître car la truie risque de les manger. Amorcer la pompe à la main car il n'y a pas le courant électrique. Traverser la cour avec une brouette chargée de deux seaux d'eau, pas facile ! Donner à manger aux lapins sans qu'ils se sauvent, le plus malin, c'est le lapin. Aller chercher le cidre à la cave, tout au fond de la cour en traversant le tas de fumier sur une planche avec ce maudit porte-bouteilles si lourd...

Et tout de même des soldats allemands qui venaient sans cesse : chercher des oeufs, du lait, des volailles. Ils payaient, bien polis, la fermière mettait l'argent dans une boîte à épices sur la cheminée et nous sentions la peur.

Je vivais dans ce rythme. J'ai appris avec des chutes terribles à faire du vélo. J'ai pris le goût de chaparder les fruits. Il y avait un poirier magnifique. Les poires de Saint Jean.

A Belleville, dans notre petit logement, nous avons les waters à la turc sur le palier, mais, dans la ferme, c'était complètement inorganisé partout sauf dans l'écurie, et gare à celle qui prenait le seau dans la chambre car il fallait aller le vider en passant sur la cuve à purin où paraît-il on pouvait se noyer. Et c'était pour qui cette corvée...

J'allais à l'école. La Kommandantur était sur la place à côté de l'école. Les Allemands s'étaient aménagés une baignade sur l'Eure juste derrière l'école.

Le soir, on allait dans les champs, au-dessus du village, ramasser les tracts lancés par les avions anglais. On les donnait autour de nous. On attendait la Libération. On chantait sur les airs de l'époque des chansons avec des paroles de colère contre les Fridolins.

Dans cette ferme quant tout était bien clos on écoutait Radio Londres. Il fallait en inventer des trucs pour essayer de diminuer le brouillage. Chacun avait une recette.

Parmi les ouvriers agricoles, il y avait des Résistants. Il y en a eu qui ont été fusillés avec "les 32 d'Eure-et-Loir".

Et moi, dans tout cela, je savais qu'un autre temps viendrait, je crois que j'ai acquis pour toute la vie une notion d'espoir, une forme de résistance au malheur.

Des souvenirs, des expériences. J'allais à la messe, je récitais les prières, je savais que je faisais semblant. Je voyais mon corps changer, ma poitrine pousser et j'avais peur de ne plus avoir une blouse pour me couvrir car ma mère n'avait pas envoyé mes points textiles. Je portais des galoches à semelles de bois.

Et ma mère était en retard pour payer ma pension. ça, c'était très grave, les enfants me disaient que j'étais abandonnée, que ma mère "faisait la vie" à Paris, j'allais finir à l'Assistance Publique.

Mais il y a eu le 6 juin 44, le débarquement. J'ai été reçue au Certificat d'Etudes avec dispense.

La vie était à venir. Les Américains sont arrivés à Chandres le 15 août 44. Mais avant, nous avions eu des bombardements terribles, j'ai vu les boules se détacher des avions. C'était peur et joie.

Quand je suis revenue à l'école, 75 bld de Belleville à Paris, 90 enfants de mon école manquaient. Morts à Auschwitz.

Charlotte Delbo déportée à à Auschwitz : "Je vous en supplie faites quelque chose, apprenez un pas de danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillées de votre peau, de votre poil ; apprenez à marcher, à rire parce que ce serait trop bête à la fin que toutes soient mortes et que vous viviez sans rien faire de votre vie".

Grâce à la vigilance de ma mère, grâce à ces fermiers qui m'ont intégrée à leur vie rustique...

Je suis devenue une femme âgée avec des enfants, des petits enfants. J’ai connu la guerre. Ces récits comme les cailloux du petit Poucet m’ont aidée à trouver mon chemin

Si je me fredonne des chansons yiddish ou françaises, elles m’aident à avancer . J’ai mes secrets d’émotions et de colères."

Solange Lehmann, née Speiser.

1942. Quand Solange était cachée à Lormaye...

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Stephane 14/09/2014 11:16

Il faut pour donner aux souvenirs une part d'éternité que ce genre de témoignage soit lu et partagé, comme vous le faites si bien ici... Cordialement
@verbum66