"Sigmaringen" Pierre Assouline

Publié le par Liliane Langellier

"Sigmaringen" Pierre Assouline

Sigmaringen. Bade-Wurtemberg. Sud de l’Allemagne. Fin août 1944. Un câble avec tampons et cachets arrive au château des Hohenzollern. Que Ribbentrop vient de réquisitionner. Envoyant toute la famille se loger à Wilflingen, une dizaine de kilomètres plus loin. Seule la domesticité reste sur place.

Le Prince prévient son majordome Julius Stein : « Par ordre du Führer, les Français de Vichy vont venir habiter le château pendant… un certain temps. J’ai proposé de les y inviter et de les y recevoir, mais Ribbentrop n’a rien voulu savoir. J’ai obtenu, sans mal, dois-je dire, que vous restiez à votre poste, ainsi que tout le personnel. Je compte sur vous pour les servir loyalement et pour veiller sur le château. A bientôt, Julius. »

Et voilà Julius, « major domus », et conteur de ce récit, seul maître à bord : « La politique française n’était pas mon fort, encore moins que l’allemande. Lorsqu’on jouit du privilège d’être au service d’une grande famille, on se doit de mépriser les choses du monde. Ces étrangers m’étaient étrangers. Leur langue m’était familière car elle était de longue date de celles qui se pratiquaient au château ; mais rien de leur univers ne m’attirait à priori. Sans les avoir jamais rencontrés, car il ne me semble pas qu’aucun d’eux n’ait jamais été reçu ici avant ce mois de septembre 1944, je n’éprouvais guère de curiosité à leur endroit, ce qui n’avait d’ailleurs aucune importance. Un bon majordome se doit de garder sa réserve. S’il n’est pas sans qualités, il est sans opinions. L’idée qu’il se fait de la dignité de sa fonction l’incline à l’absolue discrétion en toutes choses, à commencer par l’expression de ses sentiments. Un épanchement ne serait pas convenable. Dans notre métier, on ne se manifeste pas. On n’en est pas moins maître des horloges. »

C’est le maréchal Philippe Pétain qui arrive en premier le 8 septembre. Avec ses valises, sa suite, ses domestiques et son intendante, Mademoiselle Jeanne Wolfermann.

Car c’est bien de l’exil du gouvernement de Vichy dont il s’agit ici. Triste fin. Tristes sires. Vivant encore dans l’illusion d’un monde qu’ils viennent de perdre. Et s’appliquant, jour après jour, à s’épier, se jalouser et se haïr cordialement les uns les autres.

Heureusement pour tous, le château ne compte pas moins de 383 pièces. Ce qui permet aux haines de prendre leurs distances. Car, ils sont venus, ils sont tous là : Philippe Pétain, Pierre Laval, Fernand de Brinon, Joseph Darnand, Bernard Ménétrel, Abel Bonnard, Marcel Déat, Eugène Bridoux, Jean Luchaire….

Au bord du Danube, cet ancien monde reste accroché entre ciel et terre. Malgré un ciel plombé par les intenses bombardements alliés qui, alors qu’Aix-la-Chapelle vient de tomber, ne loupent ni Munich, ni Nuremberg, ni Ulm, ni Stuttgart. Ici, on veille à l’essentiel : à ce que l’unique ascenseur soit bien réservé au Maréchal. Et uniquement au Maréchal.

Une enclave ? Un refuge ? Une vraie prison pour une fausse liberté ? Alors que la Gestapo et le SD sont installés au rez-de-chaussée : « Un bristol sur la porte me renseigna (…) « Major Boemelburg / SS Obersturmführer Detering » Des hommes de Himmler, de toute évidence. » Même si, au 1er octobre 1944, un détachement de la Milice en armes relève la garde allemande et les couleurs du drapeau français remplacent le drapeau des Hohenzollern.

Le Maréchal se cloître dans son dernier étage, son « Olympe » et dans son inactivité. Le président Laval, sa femme et son chien, sont logés avec sa suite de ministres dans des appartements dont les dorures et les meubles rococo l’exaspèrent : « C’est écrasant tous ces lambris rutilants. Il faut leur demander de me loger dans une simple ferme. Je suis un paysan, moi ! »

C’est que, vu de l’office, on a tout compris… Et que l’on a déjà créé deux catégories : « Les ministres réveillés », entendez « ceux qui travaillent » et ceux qui se prétendent « en sommeil ». N’en déplaise à notre ami Julius qui trouve là un vrai manque de respect. Et demandera que ces termes soient transformés en « actifs » et « passifs ».

Chez « les réveillés » culmine sans problèmes Fernand de Brinon – le célèbre Brinon qui fut le premier journaliste à interviewer, l’année de son élection, le chancelier Hitler à Berchtesgaden le 9 septembre 1933 pour Le Matin – très proche des Allemands, qui préside la "Commission gouvernementale" (sorte de gouvernement en exil).

Tandis qu’au château les rancoeurs rampent et se vautrent dans le faste, il n’en est pas de même pour les quelques milliers de Français collaborateurs (dont la rédaction de « Je suis partout »), qui, parqués en ville, vivent les affres « de la France d’en bas », le froid, le manque de nourriture, la peur…. Règnent à « Sigmaringouin ». Où règne également l’auteur Louis-Ferdinand Céline, enfin le docteur Destouches. Avec sa femme Lucette et son chat Bébert. Entre le Café Schön et son cabinet à l’hôtel Löwen. Sans oublier son grand pote, La Vigue, l’acteur Robert Le Vigan qui osa même une soirée sur « Les poètes de Sigmaringen ».

C’est ainsi à Sigmaringen : en haut, on complote, alors qu’en bas on survit… Comme ce vagabond le plus crasseux « l’homme-poubelle » toujours penché sur les ordures à lire les journaux.

Seul privilège de ceux qui restent debout en silence à entendre les autres, c’est bien à l’office que toutes les rumeurs aboutissent. C’est à l’office que s’écrit l’Histoire. Entre larmes et fous rires. Avec la peur au ventre d’être enrôlé de force dans la « Volkssturm », cette milice populaire allemande, censée épauler la Wehrmacht en dernier ressort, et qui ratisse large enrôlant sans merci trop jeunes ou trop vieux…

Mais c’est un autre genre d’office qui rassemble tout ce petit monde. Celui du dimanche. Dans l’église des Hohenzollern. Que personne n’oserait manquer.

Le livre de Pierre Assouline se lit et se relit. Il est à la fois roman et témoignage historique (pour ceux qui en doutent, consulter la bibliographie en fin d’ouvrage). Son personnage central, le surprenant majordome Julius Stein, est un alliage subtil de finesse, d’humour, et de culture.

Vous pensiez tout savoir sur le gouvernement de Vichy ? Si ce livre manque à votre bibliothèque, dites-vous bien que vous ne saviez pas tout. Et remédiez rapidement à ce manque.

Liliane Langellier

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