Quand Juillet partait à la campagne...

Publié le par Liliane Langellier

Quand Juillet partait à la campagne...

Il est des jours comme ça. Où les adultes sont si moches. Qu’il nous reste la phase sucrée de l’enfance. Pour revenir à soi. Pour ne plus vaciller sous leurs mots. Pour ne plus douter de ce qu’on a de plus beau… Ses souvenirs.

Juillet, c’était tout un rite.

A peine la cérémonie des prix terminés, on m’embarquait à La Louise. Chez Granny et Gut. Il y a même une année où je n’ai pas eu le temps d’enlever le petit costume. Celui que je portais pour jouer une mariée bretonne, avec un dialogue, oh combien conséquent : « Dam’ Voui ! » Mais le costume bigouden était superbe. Je suis prise en photo sous les arcs des rosiers en haut des trois petites marches. Et j’ai déjà des cerises dans la bouche. Vacances… Enfance…

La première quinzaine de juillet ne voyait nos efforts ne tendre que vers un seul but : la retraite aux flambeaux. Puis la fête au château de Mormoulins. Et le déjeuner sur l’herbe. J’aurais donné tout mon joli pensionnat du bois de Boulogne pour ces trois moments-là.

Bien sûr, Granny nous occupait mes cousins et moi. Moi, surtout. Car j’étais de loin la plus dissipée.

Nous allions chercher avec des petites voitures de la terre de bruyère à la Sapinière. Pour entourer soigneusement ses hortensias. De vraies merveilles. Admirés de tout le village. Gratter la terre, un peu, je voulais bien, après j’avais des envies de hauteur. Et grimper aux arbres ne m’avait jamais posé problèmes. Mais voilà qu’un beau jour, j’en déchirai mon corsaire. Et me retrouvai en culotte Petit Bateau sous les yeux de mes cousins et de leurs copains hilares. Cela me dérangeait bien peu. Mais Granny ne plaisantait pas avec les bonnes mœurs. Et j’ai du traverser tout le village revêtue de son long imperméable beige qui me faisait une traîne….

Cela ne s’est guère arrangé avec quelques années de plus. Je venais d’avoir mon B.E.P.C. Ma première jupe à carreaux vichy et mes jupons gonflants. Sans oublier les ballerines. Je n’étais pas peu fière… Mais voilà que jeu de piste il y eut. Et ça, les jeux de piste… Je grimpai la première sur la falaise crayeuse à pic. Mais pour me recevoir, je ratai le pas et me retrouvai assise dans un buisson d’orties. Couverte de piqûres des orteils au haut des cuisses. Rouge de partout. A la maison, Granny et Tante Jeanne coupèrent des pommes de terre crues. Pour endiguer le mal. Tandis que je les suppliai de me laisser aller aux festivités. Et surtout de ne pas le dire à Papa….

Nous avions piqué des cerises dans un verger sur la grande route. Et, Edouard, le garde champêtre était venu se plaindre à Gut. Qui lui avait offert une bonne rasade de gnôle. Histoire que tout rentre dans l’ordre. Mais cela faisait beaucoup pour le même été.

Enfin, la colonie de Saint Ouen se préparait à défiler. Nous allions suivre avec nos lampions. Le temps pour mes grands cousins d’allumer les feux de Bengale devant La Louise. De nous ruer derrière le cortège dans la rue de la fontaine. Et de gagner le château. Là, il y avait feu d’artifices. Et goûters pour les plus jeunes. J’avais déjà tendance à regarder le petit bal sur la place de la croix. Pour voir les grands frères de mes copines. J’avais déjà tendance….

Le jour du 14 juillet, c’était une toute autre histoire. Après l’épisode télévision (mon grand-père était l’un des rares du village à en posséder une et tous les mômes se rassemblaient chez lui pour voir le défilé), Granny préparait la mallette du repas. Le cœur me serre rien que d’y penser. Il avait lieu dans le dernier champ à droite à la sortie du village. Nous devions apporter nos couvertures pour nous asseoir, nos assiettes, nos couverts, et l’on nous fournissait pâtés, viandes, fromages, desserts. Fournis uniquement par les commerçants du village. Et surtout vin à volonté dans les brocs des pompiers. Quand je passe encore aujourd’hui le long de ce champ. Je nous revois. Nous étions heureux. Nous étions ensemble. Et même les enfants avaient le droit à un fond de vin.

C’était régulier. Edouard, le garde champêtre, ne pouvait plus remonter sur son vélo. A notre grande joie. Mes cousins étaient partis conter fleurette un peu plus loin. Et je ne ratais rien du spectacle.

Après la mi-juillet commençait un autre rite. Et pas de moindres. Celui de la gelée de groseilles. Cela se déroulait en deux temps. Aller chez la cousine Renée, dont la maison, sombre mais fraîche, m’effrayait tant, car elle trônait comme une patronne de ferme (qu’elle avait été) à la table vide. Nous filions tous trois aux jardins. Mes cousins étaient repartis. Et cette cérémonie était des plus privées.

J’avais mon grand chapeau de paille. Qui me gênait un peu dans mes mouvements. Mais je cueillais les grains très sérieusement. Nous les portions ensuite à l’intérieur où une petite bonne les égrenait.

Retour à La Louise. Il ne fallait pas que ça traîne. Granny avait sorti du matin la lourde bassine de cuivre. Gut pesait attentivement la récolte sur une balance dans l’un des grands placards bleus de cuisine. Récolte qu’il versait peu à peu dans la bassine. Puis après il pesait la bassine encore toute chaude. Si bien qu’un jour, le diable s’en mêlant, la bassine versa. Et le sang bouillant des groseilles fit une hémorragie incontrôlable dans tout le placard….

Je piétinais pour attendre l’écume. Mes tartines étaient prêtes. Et l’on ose s’étonner que je sois « une petite sucrée »…..

L’hiver, Granny, nous confectionnait des rouleaux à la gelée de groseilles. Je n’en ai jamais connu de meilleurs. Car ceux-là, ils avaient un parfum différent. Un parfum qu’aucun grand faiseur n’a pu reconstituer. Celui du bonheur de l’enfance.

Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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A 28/08/2014 11:14

Un peu de rêves et de fraîcheur...Merci.