"Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" par Samuel Blumenfeld

Publié le par Liliane Langellier

"Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" par Samuel Blumenfeld

La plume figée d'Harper Lee

Peu après la publication, en juin 1960, de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird en anglais), le bibliothécaire du lycée de jeunes filles de Monroeville (Alabama) où l'auteure, Harper Lee, a fait ses études, lui demande des détails biographiques. "A l'exception de To Kill a Mockingbird, absolument rien de particulier ne m'est arrivé en trente-quatre ans." La réponse aurait pu passer pour une pose, mais le succès phénoménal du roman, vendu à plus de 30 millions d'exemplaires dans le monde, l'un des plus gros succès de l'histoire de la littérature, est vécu par la jeune femme comme une déflagration. Son second livre, longtemps attendu, n'est jamais arrivé. Peu à peu, Harper Lee s'est retirée de la vie publique, refusant tout entretien, acceptant parfois une récompense, comme celle remise par le président Lyndon B. Johnson, à condition de ne pas avoir à s'exprimer.

Avant la publication de son livre, la vie d'Harper Lee a pourtant été plus riche qu'elle ne l'avouait au bibliothécaire d'Alabama. Son père, Amasa Lee, avocat et éditeur d'un journal local, a servi de modèle au personnage d'Atticus Finch : le père de la narratrice, intègre et courageux, entreprend de défendre un Noir accusé à tort du viol d'une jeune fille blanche. La mère de la romancière, beaucoup plus distante, a inspiré le personnage glacial de tante Alexandra. Surtout, l'un des voisins et amis d'enfance d'Harper Lee n'est autre que l'écrivain Truman Capote. Il devient l'un des personnages secondaires de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.

Après avoir abandonné ses études de droit, la jeune Nelle Harper Lee quitte, contre l'avis de ses parents, Monroeville, une cité de l'Alabama de 7 000 habitants, pour New York. Elle y travaille comme employée de bureau dans une compagnie aérienne et ne connaît personne. Si ce n'est son ami Truman Capote, devenu romancier reconnu, évoluant déjà dans de tout autres sphères. Il lui présente ses amis Michael Brown, parolier de comédies musicales, et Joy Williams Brown, son épouse et danseuse de ballet. Le couple jouera un rôle décisif dans la carrière de la romancière. Le soir de Noël 1958, ils lui offrent un stylo accompagné d'un chèque, avec pour mot d'ordre : "Tu as un an pour t'extraire de ton job et faire ce qui te plaît." Elle remet son manuscrit durant l'été 1959 à Tay Hohoff, son éditeur chez J. B. Lippincott. Cette première fois sera aussi la dernière.

VELLÉITÉ CRÉATRICE

Des hypothèses ont tenté de percer le mystère Harper Lee. Avait-elle seulement écrit son livre ? Truman Capote, qu'elle accompagna dans ses recherches sur le fait divers qui allait donner naissance à De sang-froid, en était-il le véritable auteur ? Avait-elle sombré dans l'alcoolisme ? Un examen attentif de ses déclarations après la publication de son roman permet de déceler la future panne sèche. Après son prix Pulitzer, au printemps 1961, puis le succès, l'année suivante, de l'adaptation de son roman au cinéma (Du silence et des ombres remporte trois Oscars et elle reste liée à Gregory Peck),Harper Lee devient célèbre. Puis sombre. Sa nouvelle vie fait disparaître chez elle toute velléité créatrice.

"Où en est votre nouveau roman ?", lui demande un journaliste en 1963. "J'espère être encore de ce monde quand il sera publié", répond-elle. "Le succès a des conséquences désastreuses, explique la romancière la même année à un reporter d'Associated Press. Je suis devenue grosse et n'arrive plus à être contente de moi. Je n'ai jamais eu autant la trouille que maintenant." Dans "Mockingbird : A Portrait of Harper Lee", la biographie consacrée à la romancière – inédite en France –, Charles J. Shields, raconte que l'éditeur d'Harper Lee, Tay Hohoff, a reçu dans la foulée du roman les cent premières pages d'un livre, intitulé The Long Goodbye ("Le long adieu", en français). Tout un programme. Mais à la fin des années 1960, Tay Hohoff renonce à en attendre la suite.

La collaboration d'Harper Lee avec Truman Capote sur De sang-froid offre une autre piste. Charles J. Shields démontre l'apport dHarper dans l'enquête menée par Capote au Kansas sur le meurtre d'une famille par deux délinquants. Harper Lee a su tisser des liens privilégiés avec la population locale, et a livré un remarquable travail de recherche qui se révèle précieux. Que l'auteur de Diamants sur canapé se soit contenté de lui dédier De sang-froid, sans aucune autre forme de reconnaissance, semble l'avoir meurtrie. Une blessure jamais refermée. Au point d'assécher son talent littéraire ? Ironie du sort, De sang-froid fut le dernier livre de Truman Capote, avant qu'il ne se perde dans l'alcool, la drogue et les mondanités...

Quant à Harper Lee, après un dernier essai dans les années 1980 – avec un livre autour d'un fait divers en Alabama –, elle met un terme à sa carrière. La romancière d'une seule œuvre a aujourd'hui 87 ans et vit de ses royalties. L'édition estivale du Vanity Fair américain révèle d'ailleurs qu'elle poursuit en justice son agent, Samuel Pinkus, pour le non-versement de droits d'auteur.

Harper Lee partage son temps entre Manhattan, ses musées, ses librairies, et Monroeville, où elle vit avec sa sœur Alice, 101 ans, dans une maison remplie de livres. On l'apercevait souvent dans un casino, à une heure de voiture de Monroeville, jouant au bandit manchot uniquement avec des pièces de 25 cents... Aujourd'hui, à moitié paralysée, elle se déplace en fauteuil roulant, fréquente son salon de thé préféré et se rend à l'église méthodiste. "Quand on est tout en haut, expliqua-t-elle un jour à son cousin, on ne peut plus que redescendre."

Samuel Blumenfeld in Le Monde du 19 juillet 2013.

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